
À propos du livre de Kevin Brookes, Que faire de nos élites politiques ?
La défiance envers la classe dirigeante n’a sans doute jamais été aussi forte. Scrutin après scrutin, l’humeur publique oscille entre désabusement et poussées de « dégagisme ». Et pourtant, un malentendu a la vie dure : on continue de croire que si nos démocraties dysfonctionnent, c’est parce que les gens au pouvoir sont mauvais, incompétents, ou trop occupés d’eux-mêmes. Il suffirait alors d’« élire les bons », d’attendre l’homme providentiel, ou de « moraliser la vie publique ». Comme si le problème tenait aux joueurs, et pas aux règles du jeu.
C’est précisément cette illusion que Kevin Brookes attaque dans Que faire de nos élites politiques ?. En s’appuyant sur l’analyse des incitations et sur la tradition réaliste de la science politique, il rappelle une chose qu’on a tendance à oublier : le comportement des gouvernants dépend des institutions dans lesquelles ils évoluent. Changer les hommes ne sert à rien si les règles restent les mêmes.
La théorie démocratique naïve repose sur une fiction bien commode : l’élu et le haut fonctionnaire seraient des serviteurs impartiaux du bien commun, animés par une rationalité supérieure et un dévouement sans faille.
L’École du choix public, fondée par James Buchanan et Gordon Tullock, a mis fin à ce conte de fées en analysant la politique « sans romantisme ». Les acteurs politiques sont des êtres humains ordinaires. Ils veulent être élus ou réélus, faire grossir leur budget, préserver leur statut, étendre leur influence — comme n’importe qui chercherait à défendre sa position.
Et dès que l’État dispose d’un pouvoir d’intervention quasi discrétionnaire dans l’économie et la société, il devient une immense bourse où s’échangent privilèges réglementaires, subventions et rentes de situation. Les élites politiques ne sont pas mauvaises par nature. Elles répondent simplement à une architecture institutionnelle qui récompense la démagogie et le court-termisme, qui satisfait les clientèles les plus bruyantes, et qui dilue la facture sur la masse silencieuse des contribuables.
2. Deux classes face à face : producteurs contre spoliateurs
En observant la sociologie de nos élites, Brookes renoue avec une intuition qu’on doit à l’école libérale française du XIXe siècle : celle de Charles Comte, Charles Dunoyer, et bien sûr Frédéric Bastiat.
L’opposition fondamentale, pour lui, ne passe pas entre droite et gauche. Elle passe entre deux logiques sociales irréconciliables. D’un côté, ceux qui créent de la richesse : entrepreneurs, salariés, artisans, indépendants, qui coopèrent par le contrat et l’échange volontaire. De l’autre, ceux qui la captent : une classe politico-bureaucratique qui use du monopole de la coercition légale pour prélever des ressources, et qui justifie son existence en complexifiant sans cesse la réglementation.
Dans un État hypertrophié, l’appareil public cesse d’être un arbitre protecteur des droits individuels. Il devient ce que Bastiat appelait « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ». Changer les visages sans réduire l’emprise de la machine ne fait que renouveler les bénéficiaires de la spoliation légale. Le ressentiment civique, lui, ne se tarit jamais.
3. La décentralisation concurrentielle : briser le monopole par le choix
Si moraliser les hommes ne mène nulle part, comment brider structurellement le pouvoir des élites ? Pour Brookes, la réponse tient dans la fragmentation du pouvoir et dans la fin du monopole décisionnel centralisé.
Attention, une décentralisation authentique n’a rien à voir avec le fait de saupoudrer des compétences à des baronnies locales sous perfusion de dotations nationales. C’est autre chose : un vrai fédéralisme concurrentiel, qui suppose plusieurs choses à la fois.
D’abord, l’autonomie fiscale et l’interdiction des renflouements. Les collectivités locales doivent lever elles-mêmes leurs impôts et assumer leurs dépenses. Une municipalité qui gère mal ses finances ne doit pas pouvoir compter sur l’État central pour éponger ses dettes.
Ensuite, le vote par les pieds. La meilleure garantie contre l’abus de pouvoir n’est pas le bulletin tous les cinq ans, mais la liberté d’émigration territoriale. Quand les territoires se disputent talents, familles et capitaux, pouvoir « voter avec ses pieds » force les gouvernants à la tempérance fiscale — bien plus efficacement qu’une élection.
Il faut aussi une subsidiarité ascendante et un vrai droit d’expérimentation. Tout ce qui peut se régler à l’échelon local, ou par la société civile elle-même, devrait échapper à la tutelle des ministères : droit du travail local, rythmes scolaires, urbanisme.
Et enfin, la restitution des compétences à la société civile. Décentraliser, c’est aussi sortir du tout-politique. En éducation par exemple, le chèque scolaire et l’autonomie des établissements rendraient le pouvoir de décision aux parents et aux équipes pédagogiques — et casseraient au passage les monopoles technocratiques.
Conclusion : la liberté par les règles
Madison le disait déjà dans Le Fédéraliste (n° 51) : « si les hommes étaient des anges, aucun gouvernement ne serait nécessaire ». Mais les gouvernants ne sont pas des anges. C’est précisément pour ça qu’on ne peut pas leur signer un chèque en blanc institutionnel.
Le mérite du livre de Brookes, c’est de rappeler une chose toute simple, mais qu’on a du mal à entendre : aucun sauveur suprême ne réglera la crise démocratique actuelle. Il faut une révolution de méthode. Limiter strictement les prérogatives de l’État. Constitutionnaliser la rigueur budgétaire. Remplacer la centralisation technocratique par la concurrence des territoires libres. On ne rendra pas aux citoyens la maîtrise de leur destin en leur trouvant de meilleurs maîtres, mais en ligotant le pouvoir lui-même par des règles.
Damien Theillier