Par Damien Theillier
Jamais l’humanité n’a disposé d’autant de technologies d’émancipation — chiffrement, outils décentralisés et accès instantané au savoir. Pourtant, le citoyen semble aujourd’hui plus pressé que jamais de réclamer des tuteurs, des permis et des guichets.
Dans son ouvrage iconoclaste Le Collectif soumis : Satire de l’homme moderne sous perfusion de l’État-providence, l’essayiste Scuba Wizard dresse un portrait clinique et percutant de notre époque, où la liberté individuelle cède progressivement la place au confort rassurant d’une cage bureaucratique.
Le déclic du terrain : de l’illusion universitaire à la réalité économique
Derrière le pseudonyme de Scuba Wizard se cache un parcours singulier. Après avoir passé cinq années sur les bancs de l’université à s’imprégner des dogmes collectivistes et anticapitalistes, c’est la confrontation avec le terrain — la gestion d’entreprise, les factures, les impôts et les prélèvements — qui a provoqué son déclic intellectuel. S’en est suivi un approfondissement autodidacte de la grande tradition libérale, de Frédéric Bastiat à l’École autrichienne d’économie.
Cette démarche insuffle à son livre une rare vivacité : loin du traité académique austère, l’ouvrage combine fable politique, odyssée kafkaïenne, faux rapport administratif et dystopie du quotidien pour exposer les rouages de notre soumission consentie.
De La Boétie à Tocqueville : la « dictature douce »
La force du Collectif soumis réside dans sa généalogie intellectuelle, qui actualise les plus grands penseurs de la liberté pour décrypter le XXIe siècle :
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Étienne de La Boétie : Dans son Discours de la servitude volontaire, le jeune magistrat affirmait que le pouvoir ne tient que par le consentement des sujets. Scuba Wizard transpose cette intuition à l’État-providence moderne : l’asservissement n’est plus imposé par le fer, mais réclamé par des administrés fatigués d’assumer la responsabilité individuelle. En remplaçant la contrainte directe par des numéros verts, des subventions et des formulaires, le système pousse le citoyen à valider sa propre aliénation.
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Alexis de Tocqueville : L’auteur actualise la prophétie du « despotisme démocratique doux ». Face à ce pouvoir immense, tutélaire et prévoyant qui cherche à décharger l’individu du « trouble de penser et de la peine de vivre », le confort de la prise en charge l’emporte sur l’exigence de souveraineté.
Frédéric Bastiat et la figure de « Nicolas qui paie »
Le livre met en scène un personnage central : Nicolas, le contribuable ordinaire et solvable. Il est le héros tragique de cette satire, l’envers du décor du mot « gratuit ». Avant même de toucher le fruit de son travail, une large part est prélevée par la machine fiscale pour financer des dispositifs d’aide. Le système réalise alors un tour de magie redoutable : il fragilise Nicolas le matin en lui confisquant son effort, pour mieux lui tendre le soir un « chèque soutien » ou un bouclier tarifaire, exigeant en retour sa reconnaissance.
À travers Nicolas, l’auteur illustre brillamment les grands concepts de la pensée de Bastiat :
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La grande fiction de l’État, selon laquelle « tout le monde s’efforce de vivre aux dépens de tout le monde ».
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Ce qu’on voit et ce qu’on ne voit pas, en dévoilant les projets différés, l’épargne détruite et les emplois privés étouffés par la dépense publique.
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La spoliation légale, où la loi devient l’instrument officiel d’une prise organisée au profit de clientèles administrées.
L’impasse du calcul centralisé et de la monnaie politique
S’appuyant sur les apports de Friedrich Hayek et de Murray Rothbard, l’ouvrage dissèque les impasses de la planification moderne. Le comité des « anges administratifs » du livre, cherchant à fixer par décret le « prix d’équilibre du croissant socialement responsable », caricature l’illusion funeste du calcul centralisé.
De même, l’inflation — qualifiée de « monnaie qui fond » — agit comme un impôt invisible et immoral. En fabriquant de la monnaie à partir de rien, les banques centrales détruisent la capacité d’épargne, pénalisent le citoyen prévoyant et encouragent le court terme. Quant au mythe de la souveraineté populaire (« We are the government »), Rothbard nous rappelle qu’il s’agit d’une fiction idéologique : le bulletin de vote tous les cinq ans est trop souvent réduit à un simple « doudou civique » qui ne change rien à l’expansion de la machine bureaucratique.
Vers la « sortie du guichet » : la piste de la souveraineté individuelle
Face à cette « cyberpréfecture » en gestation — accélérée par les crises sanitaires, le contrôle numérique et les menaces de monnaies numériques de banque centrale (MNBC) —, quelle issue reste-t-il ?
Pour Scuba Wizard, aucun grand soir électoral ni aucun homme providentiel ne viendront briser la cage administrative à notre place. La reconquête de la liberté passe par des gestes concrets d’autonomie, loin des fausses alternatives centralisées (plateformes soumises au KYC, le fichage d’identité). C’est ici que l’auteur fait dialoguer la philosophie politique avec l’innovation de Satoshi Nakamoto : le Bitcoin.
En instaurant une monnaie dure, mathématiquement limitée à 21 millions d’unités, dénuée de tout conseil d’administration ou de service client, le Bitcoin est un outil de liberté qui permet à chacun à renouer avec l’auto-conservation (self-custody) et la vérification par soi-même (Don’t trust, verify). C’est l’application directe de la maxime de La Boétie : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous voilà libres ».
Conclusion
Le Collectif soumis est un appel salutaire à cesser de mentir sur notre propre dépendance, à cultiver les solidarités directes et à réapprendre à dire « non » sans solliciter de permission administrative. Un ouvrage indispensable à placer d’urgence entre toutes les mains pour réveiller l’esprit critique et l’amour de la liberté.