Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

La Doctrine Sociale de l’Eglise

Une éthique pour une société libre

 

Compte rendu du dîner-débat du 24 février 2007 avec Jean-Yves Naudet.

Lumières Landaises n° 63.


La liberté pour quoi faire ? Cette liberté, elle est d’abord intérieure et celle-là existe toujours même lorsque l’on est emprisonné au fond d’un goulag. Mais pour préserver les droits fondamentaux des personnes dans la société, elle doit aussi avoir sa dimension extérieure et s’incarner dans des libertés concrètes. " Cette liberté, nos contemporains l’estiment grandement et ils la poursuivent avec ardeur " nous dit la constitution conciliaire Gaudium et spes et ils ont raison. Mais – ajoute le même texte – " souvent cependant ils la chérissent d’une manière qui n’est pas droite, comme la licence de faire n’importe quoi pourvu que cela plaise, même le mal " (G.S 17).

Le synode qu’avait réuni le Pape Jean-Paul II sur l’Europe avait rappelé que " le problème le plus important semble être la question du rapport entre la liberté et la vérité, que la culture européenne moderne envisage le plus souvent comme opposées, alors qu’en réalité la liberté et la vérité sont si intimement liées que l’une ne peut subsister sans l’autre ". Le Cardinal RATZINGER nous avait mis en garde : " la liberté n’est pas la liberté de faire n’importe quoi, elle est liberté pour le bien ".

Il est clair que le communisme, tel qu’il existait dans les pays d’Europe de l’Est, et qu’il existe encore ailleurs, a dépouillé l’homme de sa liberté. Comme Pie XI nous l’a rappelé dans Divini redemptoris " on ne reconnaît à l’individu en face de la collectivité aucun des droits naturels à la personne humaine ". Le communisme est "intrinsèquement pervers". Les peuples d’Europe de l’Est ont détruit le totalitarisme communiste, d’un certain point de vue, ils ont donc reconquis leur liberté, mais que vont-ils en faire ? Et nous-mêmes, à l’Ouest, quel usage avons-nous fait de cette liberté ?

Dans le domaine qui m’intéresse ici, qui est celui de l’économie, Jean-Paul II nous rappelle que l’effondrement des régimes collectivistes de l’Est est en train de démontrer que la liberté et la créativité de la personne humaine doivent être mis au centre de l’ordre économique. Mais cette liberté est-elle toujours au service de la personne ? Faut-il, par exemple, laisser les hommes libres de se droguer ? Ma liberté est-elle de distribuer de la drogue dans les collèges et les lycées ? Chacun peut-il librement disposer de son corps et doit-on admettre la prostitution des adolescents ? A-t-on la liberté de disposer d’une vie qui vient d’apparaître et de supprimer cette vie ?

Il est clair que nul droit formel, pas plus la liberté que tout autre, n’est absolu, la liberté est conditionnée par la vérité de l’homme et en particulier par les besoins fondamentaux des autres hommes, Il ne suffit pas de dire " je veux" pour que mon désir devienne légitime, il faut aussi dire " je dois " et accompagner chaque droit d’un devoir correspondant.

Le domaine économique est un de ceux dans lesquels la question du bon usage de la liberté se pose : peut-on produire n’importe quoi ? Peut-on se comporter n’importe comment dans la consommation ?

Or, ces questions que nous nous posons dans la vie économique, l’Église les pose à chacun de nous dans sa doctrine sociale, en montrant que l’homme libre a besoin pour subsister d’importantes vertus morales, comme nous le disait Jean-Paul II. Il y a un siècle, face aux conséquences parfois dificilles de la Révolution industrielle, le Pape Léon XIII, en 1891, publiait l’encyclique Rerum novarum et posait ces questions aux hommes de son temps : face à ces choses nouvelles, qu’avez-vous fait de vos libertés dans le domaine économique ? N’avez–vous pas oublié la vérité de l’homme et sa dignité ? Avez-vous exercé vos responsabilités ? Et il leur demandait de réfléchir sur les erreurs du socialisme "Remède pire que le mal" et sur "l'erreur funeste" de vouloir supprimer la propriété privée

Un siècle plus tard, en 1991, un autre Pape, Jean-Paul II, en publiant Centesimus annus, marquait ce centenaire. Entre temps, le monde a radicalement changé. Le socialisme, que dénonçait Léon XIII, s’est appliqué dans de nombreux pays, avant de s’effondrer miraculeusement en 1989. Le capitalisme a bien changé, le prolétariat aussi, et la condition des ouvriers, la question sociale, ne se pose plus chez nous dans les mêmes termes. La société de consommation est passée par là. Que de choses nouvelles, mais Jean-Paul II comme Benoît XVI repose cependant les mêmes questions que Léon XIII. Ils nous les posent à nous à l’Ouest, il les posent à l’Est, aux peuples qui se sont libérés : " que faites-vous de vos libertés ? ".

Entre temps, sur un siècle, l’Église a développé et a approfondi cette doctrine sociale, souvent à l’occasion des anniversaires de Rerum novarum, en 1931, avec Pie XI et Quadragesimo anno avec le principe de subsidiarité, en 1941, avec les discours de Pie XII, en 1961, avec Jean XXIII et Mater et magistra alors que la question sociale est devenue mondiale avec le problème du développement, en 1971, avec Paul VI, et Octogesima adveniens, en 1981, avec Jean-Paul II, et Laborem exercens sur le travail. Mais aussi avec des textes sur le communisme de Pie XI, en 1937, Divini redemptoris, sur le développement, avec Paul VI, en 1967, Populorum progressio, ou Jean-Paul II, en 1987, Sollicitudo rei socialis. Sans parler de tant d’autres textes ou discours.

Et comment ne pas citer l'ouvrage qui a été publié par le Conseil pontifical Justice et paix à la demande du Pape Jean-Paul II, sous le nom de Compendium de la doctrine sociale de l’Église, qui a été traduit en français il y a un peu plus d'un an. Le pape Benoît XVI nous a rappelé, il y a peu, que ce Compendium de la Doctrine sociale est " un instrument qui facilite dans les divers milieux une étude plus approfondie et systématique des orientations de l’Égise dans les domaines politiques, sociaux, et économique ".

Oui, la doctrine sociale de l’Église existe, elle présente une éthique pour une société libre, elle est riche, elle répond aux questions de notre temps, car elle a la nouveauté de l’Evangile où elle puise ses racines profondes. Evidemment, en un siècle, la forme a changé, le vocabulaire aussi, il faut bien s’intéresser aux choses nouvelles, et c’est ce qu’ont fait tous les Papes successivement. Mais pour autant, au-delà de ces questions d’adaptation à notre époque, ces textes se situent sans surprise dans la continuité qui va de Léon XIII jusqu’à nos jours.

Marquant le caractère vivant dans l’Eglise de toute tradition, Jean-Paul II lui-même a précisé qu’il avait promulgué Centesimus annus en mettant en relief la fécondité des principes déjà exprimés par son prédécesseur, et en examinant par devoir pastoral certains des évènements contemporains.

A la relecture de ces textes, et notamment de Centesimus annus, trois éléments me frappent. Le premier, le plus traditionnel sur le fond, c’est la réaffirmation de la vérité sur l’homme. Ces textes réaffirment avec force la vérité sur l’homme telle que l’Eglise l’a reçue et l’enseigne. Ensuite, et notamment dans la dernière grande encyclique sociale de Jean-Paul II, elle regarde l’économie moderne avec réalisme. Cela ne veut pas dire sans discernement, mais c’est la première fois sans doute que l’on regarde l’économie avec les termes mêmes des économistes, sans que l’on puisse trouver la moindre contradiction avec l’analyse économique. L’Eglise connaît, et reconnaît, la réalité de l’économie. Enfin, et c’est le plus important, Centesimus annus, comme ces autres textes, cherche à mettre cette réalité de l’économie au service de l’homme et de sa vérité en présentant une éthique pour une société libre. On peut résumer ces points en reprenant la phrase du Christ : " l’homme ne vit pas seulement de pain ". Il faut donc se demander qui est l’homme ? Comment l’homme vit de pain et pourquoi il ne vit pas seulement de pain ?

D’abord, ces textes réaffirment la vérité sur l’homme.

 

I - La vérité sur l’homme

Il est stupéfiant de voir que la plupart des économistes, influencés souvent par le marxisme et le socialisme, ou encore des hommes politiques, partent de conceptions erronées de l’homme. Or, il n’y a pas de réflexion économique profonde sans poser la question essentielle que l’on trouve par exemple dans le concile Vatican II, qu’est-ce que l’homme ?

L’homme est le couronnement de la création. Créé au-dessus de toutes les autres œuvres de la création, car créé à l’image de Dieu et destiné à dominer avec sagesse tout le reste de la création. A cet homme, Dieu donne un ordre précis : " remplissez la terre et soumettez-là ", autrement dit, " dominez la terre ". L’Eglise possède la vérité sur l’homme. Elle est, comme le disait Paul VI, " experte en humanité " et elle explique que cet homme, créé à l’image de Dieu, a une double dimension, personnelle et communautaire.

Il est unique en ce sens que chacun est voulu et créé par Dieu, aimé personnellement, avec en même temps le fait qu’il ne prenne son plein sens qu’en lien avec les autres et donc avec une dimension communautaire, c'est-à-dire la société civile, l'échange, le marché. Déjà, nous voyons que la vie économique, pour être fidèle à la nature de l’homme, ne doit nier ni sa dimension personnelle, ni sa dimension sociale et communautaire. Toute réflexion économique doit donc, comme toute la doctrine sociale de l’Eglise, partir de cette juste conception de l’homme, la dignité incomparable de l’homme. L’homme, comme le disait le concile Vatican II, doit être " l’auteur, le centre, et le but, de toute la vie économico sociale ".

Mais cet homme n’est pas abstrait, il faut tenir compte de sa réalité concrète, nous dit Jean-Paul II, " de pécheur et de juste ". Cela est très important, car cela signifie que l’économie n’est pas faite pour des saints, comme si l’homme était en toutes circonstances un saint, ni d’ailleurs pour des diables, mais pour les hommes tels qu’ils sont. Jean-Paul II a rappelé que l’Eglise a " confiance en l’homme, tout en reconnaissant la perversité dont il peut être capable ". Ils sont d’un côté limités et pécheurs, de l’autre, appelés à la sainteté. L’économie doit en tenir compte.

Cette nature de l’homme a des conséquences considérables sur l’économie. En particulier, lorsque Jean-Paul II regarde le siècle qui vient de s’écouler depuis Rerum novarum, il s’interroge sur " l’erreur fondamentale du socialisme ". Cela veut dire que ce qui motive pour un chrétien le rejet du socialisme réel, ce n’est pas d’abord son inefficacité, mais sa non-conformité à la nature humaine.

Jean-Paul II parle à propos du socialisme réel " d’erreur anthropologique ". C’est pour cela qu’il ne peut être amélioré et que le communisme a été déclaré par Pie XI " intrinsèquement pervers ". Bien entendu, le socialisme réel est en outre inefficace, mais Jean-Paul II explique que cette inefficacité est avant tout la conséquence de la violation des droits fondamentaux de la personne. C'est ce qu'explique également le cardinal Ratzinger, alors directeur de la congrégation pour la doctrine de la foi, au sujet de la théologie de la libération.

Une fois rejetée cette fausse conception de l’économie, il nous faut rechercher en quoi consiste la conception chrétienne. Voilà ce que nous dit Jean-Paul II, au paragraphe 13 de Centesimus annus : " au contraire de la conception chrétienne de la personne, résulte nécessairement une vision juste de la société. Selon Rerum novarum et toute la Doctrine sociale de l’Eglise, le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans l’État, mais il se réalise dans divers groupes intermédiaires, de la famille, aux groupes économiques, sociaux, politiques et culturels, qui, découlant de la même nature humaine, ont toujours à l’intérieur du bien commun leur autonomie propre. C’est ce que j’ai appelé la personnalité de la société qui, avec la personnalité de l’individu, a été éliminée par le socialisme réel " (CA 13).

L’expression " personnalité de l’individu " et " personnalité de la société " est essentielle, car elle fait référence à la double dimension de l’homme, personnelle et communautaire. Un des drames de certaines sociétés a été de nier l’une, voire ces deux dimensions. Le socialisme a nié la société civile en prétendant remplir tout l’espace, non par l’individu, mais par l’État, éliminant en fait, dans une dérive totalitaire, et la personnalité de l’individu, et celle de la société, c’est-à-dire les droits des familles, des associations, des entreprises, des collectivités locales, des corps intermédiaires.

Mais il faut aller plus loin dans la réflexion sur l’homme, car il tend vers le bien tout en étant capable du mal. Citons encore Jean-Paul II : " l’homme peut transcender son intérêt immédiat et pourtant lui rester lié. L’ordre social sera d’autant plus ferme qu’il tiendra davantage compte de ce fait et qu’il n’opposera pas l’intérêt personnel à celui de la société dans son ensemble, mais qu’il cherchera plutôt comment assurer leur fructueuse coordination. En effet, là où l’intérêt individuel est supprimé par la violence, il est remplacé par un système écrasant de contrôles bureaucratiques qui tarit les sources de l’initiative et de la créativité. Quand les hommes croient pouvoir posséder le secret d’une organisation sociale parfaite, qui rend le mal impossible, il pense aussi pouvoir utiliser tous les moyens, même la violence ou le mensonge, pour la réaliser. La politique devient alors une religion séculière qui croit bâtir le paradis en ce monde, mais aucune société politique, qui possède sa propre autonomie et ses propres lois, ne pourra jamais être confondue avec le Royaume de Dieu. La parabole évangélique du bon grain et de l’ivraie enseigne " qu’il appartient à Dieu seul de séparer les sujets du royaume et les sujets du malin et ce jugement arrivera à la fin des temps. En prétendant porter dès maintenant le jugement, l’homme se substitue à Dieu et s’oppose à la patience de Dieu " (CA. Parag. 25).

Ce texte est fondamental. Il nous montre qu’il est légitime de rechercher d’une manière ordonnée son bien propre. L’intérêt individuel, l’amour ordonné de soi-même, niés par l’idéologie, ne sont pas contradictoires avec la pensée chrétienne. Mais ce texte nous montre aussi le rejet de tout millénarisme, c’est-à-dire de toute société parfaite, car mon Royaume n’est pas de ce monde. Les sociétés réelles, certes perfectibles, sont nécessairement imparfaites et provisoires. Si l’on veut à toute force chercher la société parfaite, on tombe dans les systèmes totalitaires. Cet homme est ainsi appelé à participer à l’œuvre du Créateur, à poursuivre la Création qui a quelque chose d’inachevé. Il en découle une vision économique où l’homme ne peut rester passif, mais doit participer de manière ordonnée à la création de richesses nouvelles. Mais quelle est cette réalité de l’économie que l’Eglise reconnaît ?

II – L’Eglise reconnaît la réalité de l’économie

Après avoir rappelé la vérité sur l’homme et sa nature, une économie pour être au service de l’homme doit d’abord exister et fonctionner, c’est-à-dire être réaliste. Ce qui frappe dans la doctrine sociale de l’Eglise, c’est cette reconnaissance de la réalité de l’économie. C’est comme l’histoire du médecin chrétien, l’Eglise lui demande d’abord d’être un bon médecin, et en plus d’aimer ses malades. Il en va de même pour l’économie, il faut qu’elle fonctionne, qu’elle soit capable de création tout en restant conforme à la nature de l'homme, et puis, dans ce cadre, les hommes sont capables de se comporter avec amour.

Prenons quelques thèmes essentiels que je tire tous de la dernière encyclique sociale de Jean-Paul II, Centesimus annus, en particulier du chapitre 4 qui traite ces questions économiques. D’abord, la propriété privée et la destination universelle des biens. Jean-Paul II rappelle que " le droit de propriété est fondamental pour l’autonomie et le développement de la personne et qu’il a toujours été défendu par l’Eglise jusqu’à nos jours ", et en particulier le fait que les biens soient destinés à tous les hommes.

La notion de propriété évolue. Jean-Paul II rappelle qu’il existe aujourd’hui une autre forme de propriété, dont l’importance est essentielle, c’est la propriété de " la connaissance, de la technique, et du savoir ". La richesse des pays industrialisés se fonde bien plus sur ce type de propriété que sur celui des ressources naturelles. C’est ce que nous appelons, nous, les économistes, le capital humain. La principale source de création de richesses, c’est l’homme. La principale ressource de l’homme, nous dit Jean-Paul II, c’est l’homme lui-même.

De cela découle la conception de l’entreprise moderne et du rôle spécifique de l’entrepreneur. Ecoutons Jean-Paul II : " en règle générale, celui qui produit un objet le fait non seulement pour son usage personnel, mais aussi pour que d’autres puissent s’en servir après avoir payé le juste prix, convenu d’un commun accord dans une libre négociation. Or, la capacité de connaître en temps utile les besoins des autres hommes, et l’ensemble des facteurs de production les plus aptes à les satisfaire, c’est précisément une autre source importante de richesse dans la société moderne ". Voilà le rôle de l’entrepreneur. Il est au service du client.

Et Jean-Paul II continue : " organiser un tel effort de production, planifier sa durée, veiller à ce qu’il corresponde positivement aux besoins à satisfaire en prenant les risques nécessaires, tout cela constitue aussi une source de richesses dans la société actuelle. Ainsi, devient toujours plus évident et déterminant le rôle du travail humain maîtrisé et créatif, et, comme part essentielle de ce travail, celui de la capacité d’initiative et d’entreprise ".

Si l’Eglise reconnaît le rôle de l’entrepreneur et de l’entreprise moderne, et plus précisément, dit Jean-Paul II, de " l’économie moderne de l’entreprise qui comporte des aspects positifs, dont la source est la liberté de la personne, qui s’exprime dans le domaine économique, comme dans beaucoup d’autres ", elle reconnaît alors que le commerce qui découle de la liberté d’entreprendre et de la propriété est bénéfique pour tous, y compris pour les pays les plus défavorisés.

C’est toute la problématique de la mondialisation qui se cache derrière ces affirmations. Ecoutons encore Jean-Paul II : " Il n’y a pas très longtemps, on soutenait que le développement supposait pour les pays les plus pauvres qu’ils restent isolés du marché mondial et qu’ils ne comptent que sur leurs propres forces. L’expérience de ces dernières années a montré que les pays qui se sont exclus des échanges généraux de l’activité économique sur le plan international, ont connu la stagnation et la régression et que le développement a bénéficié aux pays qui ont réussi à y entrer ". C’est toutes les discussions sur l’ouverture des frontières et le débat de l’OMC sur le protectionnisme qui sont contenus dans ce texte. Le protectionnisme, que dénonçait déjà Bastiat, est une forme d'égoïsme

De la liberté économique découle alors le marché. Jean-Paul II, parag. 34 : " il semble qu’à l’intérieur de chaque pays, comme dans les rapports internationaux, le marché libre soit l’instrument le plus approprié pour répartir les ressources et répondre efficacement aux besoins ", et encore " les mécanismes du marché présentent des avantages solides, entre autres ils aident à mieux utiliser les ressources, ils favorisent les échanges de produits et surtout ils placent au centre la volonté et les préférences de la personne, qui, dans un contrat, rencontrent celles d’une autre personne ".

Autrement dit, la supériorité du marché n’est pas d’abord technique, elle est d’abord d’ordre éthique, puisque ce sont deux volontés libres qui se rencontrent. C'est évidemment un point central : le marché se justifie d'abord par des raisons éthiques. Si le marché est efficace, c'est d'abord parce qu'il est juste.

Si l’Église reconnaît avec réalisme l’entreprise, l’entrepreneur, le marché, elle accepte alors le profit. Parag. 35 : " L’Église reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l’entreprise. Quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits ".

Le profit a donc à la fois cette dimension interne et externe. Il permet de savoir si l’on a bien géré l’entreprise et si l’on a répondu aux besoins humains.

Que dessine peu à peu cet ensemble d’institutions ? C’est évidemment une économie de marché, mais Jean-Paul II pose la question en termes extrêmement directs, au parag. 42 : " peut-on dire qu’après l’échec du communisme, le capitalisme – vous voyez qu’il appelle les choses par leur nom – est le système social qui l’emporte et que c’est vers lui que s’orientent les efforts des pays qui cherchent à reconstruire leur économie et leur société ? Est-ce le modèle qu’il faut proposer aux pays du tiers-monde qui cherchent la voie du vrai progrès de leur économie et de leur société civile ? ".

Voilà ce qu’affirme Jean-Paul II : " la réponse est évidemment complexe. Si sous le nom de capitalisme, on désigne un système économique qui reconnaît le rôle fondamental et positif de l’entreprise, du marché, de la propriété privée et de la responsabilité qu’elle implique dans les moyens de production, de la libre créativité humaine dans le secteur économique, la réponse est sûrement positive, même s’il serait peut-être plus approprié de parler d’économie d’entreprise, ou d’économie de marché, ou simplement d’économie libre ".

Jean-Paul II ajoute, " Mais si par capitalisme, on entend un système où la liberté dans le domaine économique n’est pas encadrée par un contexte juridique ferme, qui la met au service de la liberté humaine intégrale et la considère comme une dimension particulière de cette dernière, dont l’axe est d’ordre éthique et religieux, alors la réponse est nettement négative ".

Autrement dit, oui à l’économie de marché, mais il n’y a pas d’économie de marché sans deux conditions. La première, ce que Jean-Paul II appelle le contexte juridique ferme, c’est-à-dire un état de droit. Le marché ne doit pas être la jungle, l’absence de cadre juridique, l’absence d’état de droit. Il implique le respect des droits de propriété et le respect des contrats. D’autre part, il n’y a pas d’économie de marché sans éthique. C’est là, évidemment, que l’apport de la Doctrine sociale de l’Eglise est essentiel. L’économie de marché ne peut fonctionner en dehors d’un cadre éthique rigoureux. Cela demande des vertus fondamentales dans le domaine économique, d’honnêteté, de confiance, d’ardeur au travail.

C’est là sans doute le point le plus important, car si on s’en tenait aux institutions que nous venons de voir, si la doctrine sociale de l’Église s’était contentée de rallier, comme tant d’autres, le marché et la liberté d’entreprendre, quel serait l’intérêt et l’originalité de son message ? C’est là qu’on en arrive au dernier point, qui me semble le plus important : cette réalité du marché doit être mise au seul service de l’homme, car l’homme, comme nous l’avons vu dès le début, ne vit pas seulement de pain.

 

III – L’Eglise veut mettre la réalité de l’économie au service de l’homme

Si le marché est réhabilité, il doit, comme toute réalité humaine, être remis à sa place. Il ne faut pas, nous dit Jean-Paul II, idolâtrer le marché. " Il y a un risque d’une idolâtrie du marché qui ignore l’existence de biens qui par leur nature ne sont, et ne peuvent être, de simples marchandises ". Le marché ne peut pas tout, il a des limites. Le marché n’est pas tout, il n’est pas suffisant, Il n’y a pas d’économie sans éthique.

Par exemple, lorsque Jean-Paul II parle du profit, il rappelle qu’il n’est pas le seul indicateur de l’état de l’entreprise et le but de l'entreprise n’est pas seulement la production de profits, mais l’existence même de l’entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux. Le profit est un régulateur de la vie de l’établissement, mais il faut y ajouter la prise en compte d’autres facteurs humains et moraux.

Il y a un autre thème que Jean-Paul II aborde et qui renouvelle profondément l’enseignement de l’Eglise, c’est que nous sommes dans des sociétés de consommation et Jean-Paul II aborde de front cette question de la consommation : " Quand apparaît le phénomène de la consommation, quand on définit de nouveaux besoins et de nouvelles méthodes pour les satisfaire, il est nécessaire que l’on s’inspire d’une image intégrale de l’homme qui respecte toutes les dimensions de son être et subordonne les dimensions physiques et instinctives aux dimensions intérieures et spirituelles. Au contraire, si l’on se réfère directement à ses instincts, si l’on fait abstraction d’une façon ou d’une autre de sa réalité personnelle, consciente et libre, cela peut entraîner des habitudes de consommation et des styles de vie, objectivement illégitimes et souvent préjudiciables à sa santé physique et spirituelle. Le système économique, (et voilà l’essentiel), ne comporte pas dans son propre cadre de critères qui permettent de distinguer correctement les formes nouvelles et plus élevées de satisfaction des besoins humains. La nécessité et l’urgence apparaissent donc d’un vaste travail éducatif et culturel qui comprenne l’éducation des consommateurs à un usage responsable de leur pouvoir de choisir, la formation d’un sens aigu des responsabilités chez les producteurs et surtout chez les professionnels des moyens de communication sociale, sans compter l’intervention nécessaire des pouvoirs publics " (CA. Parag. 36).

Jean-Paul II de viser explicitement un certain nombre de consommations illégitimes comme la drogue, la pornographie et toutes les formes de consommation qui exploitent la fragilité des faibles. Certes, " il n’est pas mauvais de vouloir vivre mieux ", dit le Pape, mais " ce qui est mauvais, c’est le style de vie qui prétend être meilleur quand il est orienté vers l’avoir et non vers l’être, quand on veut avoir plus, non pour être plus, mais pour consommer l’existence avec une jouissance qui est à elle-même sa fin ".

Et puis, il y a toutes les questions que nous nous posons, en particulier celles de l’écologie, que l’Eglise n’évite pas. Centesimus annus, parag. 37 : " L’homme consomme d’une manière excessive et désordonnée les ressources de la terre et sa vie même. A l’origine de la destruction insensée du milieu naturel, il y a une erreur anthropologique. L’homme qui découvre sa capacité de transformer, en un sens de créer le monde par son travail, oublie que cela s’accomplit toujours à partir du premier don originel des choses fait par Dieu. Il croit pouvoir disposer arbitrairement de la terre. Au lieu de remplir son rôle de collaborateur de Dieu dans l’œuvre de la création, l’homme se substitue à Dieu et finit par provoquer la révolte de la nature, plus tyrannisée que gouvernée par lui ". Il appartient aux économistes d'expliquer que l'écologie de marché protège l'environnement par une meilleure définition des droits de propriété : on ne gaspille que ce qui n'appartient à personne, comme l'avaient déjà compris Aristote et Saint-Thomas. Ce n'est pas l'État, c'est le marché qui règlera la question écologique.

Si l’Eglise reconnaît le rôle irremplaçable du marché, elle est consciente des limites de ce marché. " Il y a, dit Jean-Paul II, au parag. 40, des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par ces mécanismes. Il y a des nécessités humaines importantes qui échappent à sa logique. Il y a des biens, qui en raison de leur nature ne peuvent, ni ne doivent, être vendus ou achetés ". Autrement dit, tout n’est pas possible. Il y a des choses qui ne doivent pas se vendre. Il y a des choses qui ne peuvent pas passer par le marché et pour lesquelles il faut trouver une autre procédure. Mais à condition de rappeler que les cas de défaillance du marché sont rares et qu'ils ne sont pas forcément pires que l'intervention de l'État.

Puis, surtout, avant même la logique des échanges, il y a, dit Jean-Paul II " un certain dû à l’homme parce qu’il est homme, en raison de son éminente dignité " (CA. Parag. 34). C’est le thème essentiel de la solidarité que l’on peut décliner aussi bien à l’intérieur de nos sociétés que vis à vis du tiers-monde.

Enfin, il faut bien aborder le rôle de l’État. Il faut lire en entier le paragraphe 48 de Centesimus annus : " l’activité économique, en particulier celle de l’économie de marché, ne peut se dérouler dans un vide institutionnel, juridique et politique. Elle suppose, au contraire, que soient assurées les garanties des libertés économiques et de la propriété, sans compter une monnaie stable et des services publics efficaces ". C'est ici le rôle des institutions qui est posé. L'économie de marché ne se déroule pas dans un vide institutionnel.

Bien entendu, l’État a aussi, selon l'église, le devoir de conduire l’application des droits humains dans le secteur économique, mais Jean-Paul II nous met en garde : " dans ce domaine, la première responsabilité ne revient pas à l’État, mais aux individus et aux différents groupes, ou associations, qui composent la société. L’État ne pourrait pas assurer directement l’exercice du droit au travail de tous les citoyens sans contrôler toute la vie économique et entraver la liberté des initiatives individuelles ".

Autrement dit, le devoir de l’État ici, dit Jean-Paul II, c’est de créer les conditions qui permettent aux entreprises d’offrir des emplois, et non de se substituer à celles-ci.

Il y a, en effet, un risque dans nos sociétés modernes de consommation, ce risque contre lequel Jean-Paul II nous met en garde, c’est le risque de l’État de l’assistance. On a assisté, dit le Pape, au paragraphe 48, " à un important élargissement du cadre de ses interventions, ce qui a amené à constituer en quelque sorte un état de type nouveau, l’État du bien-être. Ces développements ont eu lieu dans certains États pour mieux répondre à beaucoup de besoins. Cependant, au cours de ces dernières années, des excès ou des abus assez nombreux ont provoqué des critiques sévères de l’État du bien-être, que l’on a appelé l’État de l’assistance. Les dysfonctionnements, ou les défauts des soutiens publics proviennent d’une conception inappropriée des devoirs spécifiques de l’État. Dans ce cadre, il convient de rappeler le principe de subsidiarité. Une société d’ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d’une société d’un ordre inférieur en lui enlevant ses compétences. Mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l’aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société en vue du bien commun ".

" En intervenant directement et en privant la société de ses responsabilités, l’État de l’assistance provoque la déperdition des forces humaines, l’hypertrophie des appareils publics, animés par une logique bureaucratique, plus que par la préoccupation d’être au service des usagers, avec une croissance énorme des dépenses. En effet, il semble que les besoins soient mieux connus par ceux qui en sont plus proches, ou qui savent s’en approcher. Et que ceux-ci soient plus à même d’y répondre " (CA. Parag. 48).

Cela rejoint exactement ce que le Pape Benoît XVI a écrit dans sa première encyclique, Deus caritas est, au parag. 28 : " l’État qui veut pourvoir à tout, qui absorbe tout en lui, devient en définitive une instance bureaucratique qui ne peut assurer l’essentiel dont l’homme souffrant – tout homme – a besoin : le dévouement personnel plein d’amour. Nous n’avons pas besoin d’un État qui régente et domine tout, mais au contraire d’un État qui reconnaisse généreusement et qui soutienne, dans la ligne du principe de subsidiarité, les initiatives qui naissent des différentes forces sociales et qui associent spontanéité et proximité avec les hommes ayant besoin d’aide ".

Bref, le caractère social de l’homme ne s’épuise pas dans l’État, mais passe par l’ensemble des corps intermédiaires, c’est-à-dire par les familles, les entreprises, les associations.

La difficulté c'est qu'on fait souvent reposer sur les mécanismes économiques des responsabilités qui ne sont pas les leurs. Jean-Paul II explique très clairement que les critiques contre la société, notamment de consommation, s’adressent non pas d’abord à un système économique, mais à un système éthique et culturel. L’économie n’est qu’un aspect et une dimension dans la complexité de l’activité humaine. Ecoutons le Pape : " Si elle devient un absolu et si la production et la consommation des marchandises finissent par occuper le centre de la vie sociale et deviennent la seule valeur de la société, soumise à aucune autre, il faut en chercher la cause non seulement, et non tant, dans le système économique lui-même, mais dans le fait que le système socioculturel, ignorant la dimension éthique et religieuse, s’est affaibli et se réduit alors à la production des biens et des services " (CA. Parag. 39).

C’est là que l’Eglise joue un rôle irremplaçable pour affirmer cette dimension éthique et religieuse de la vie en société. Cela veut dire que les solutions ne sont pas uniquement d’ordre économique ou juridique. Bien sûr, il faut une économie réaliste, comme les Papes successifs l’ont rappelé, mais la solution à nos problèmes, nous dit Jean-Paul II, n’est pas seulement une question de production économique ou d’organisation juridique et sociale, elle requiert " des valeurs précises d’ordre éthique et religieux ", ainsi qu’un changement de mentalité.

C’est là que l’on retrouve de nombreux débats bien connus entre l’être et l’avoir, entre les moyens et les fins, et c’est là qu’il faut reconnaître que l’économie doit être faite pour l’homme et non pas l’homme pour l’économie. L’homme a besoin de pain pour vivre, mais s’il a besoin de pain pour vivre, c’est justement pour se libérer et pour aller à l’essentiel.

Il faut que l’économie fonctionne pour qu’il n’y ait pas une tyrannie de l’absence des biens matériels qui nous empêche d’aller à l’essentiel, mais, en même temps, il ne faut pas que l’excès de biens matériels nous prive de l’essentiel. C’est le débat sur la société de consommation qui, comme l’avait dit le Pape à Paris, " ne rend pas les hommes heureux ", car elle ramène l’homme à sa seule dimension de producteur et de consommateur, le privant de l’essentiel. C’est cela l’économisme, le matérialisme pratique de nos sociétés.

Pour lutter contre cet économisme, il faut donc renforcer la sphère éthique, morale et culturelle. Il faut développer un travail éducatif et une culture de la vie. C’est là que nous retrouvons au premier plan de ces éléments de la culture de la vie, la famille, structure fondamentale de cette écologie humaine. La famille est l’école de la vie, elle permet de dépasser les mentalités individualistes. C’est la famille qui transforme l’individu en personne, en lui permettant de découvrir les solidarités, à commencer par les solidarités naturelles, entre époux, et entre générations. L’affaiblissement des familles fragilise les personnes en réduisant, ou en supprimant, les solidarités naturelles.

 

Un mot de conclusion

Il y a dès la Genèse un souffle qui traverse toute la vie économique : " emplissez la terre et soumettez-là. Dominez la terre ". Mais la Doctrine sociale de l’Eglise nous rappelle qu’il ne s’agit pas de le faire n’importe comment. Poursuivre l’œuvre du Créateur, c’est respecter son ordre, sa logique, sa finalité. Il n’y a pas d’économie sans respect de l’homme.

Bien sûr, comme l’homme est imparfait, il n’y a pas d’économie parfaite " puisque mon Royaume n’est pas de ce monde ". Mais puisque Jean-Paul II nous avait rappelé de " ne pas avoir peur ", n’ayons pas peur d’affirmer à temps et à contretemps que la société économique doit respecter certaines dimensions fondamentales.

L’économie doit être au service de chaque homme, parce que chacun est unique et créé à l’image de Dieu et que les valeurs personnelles sont à développer. Il faut cultiver ses talents. Il faut être créateur.

L’économie doit être au service de tous les hommes pour respecter la dimension communautaire qui fait que nous nous épanouissons au service des hommes dans des communautés, à commencer par la famille, avec esprit de solidarité. Dans cet esprit, le marché et l'entreprise sont au service des autres, sont, par nature, tournés vers les autres.

Enfin, l’économie doit être au service de l’homme tout entier, c’est-à-dire une économie qui respecte la hiérarchie des valeurs, qui réalise que l’homme ne vit pas seulement de pain, qui n’étouffe pas le cœur de l’homme, et qui lui laisse assez d’espace et de temps pour toutes ces dimensions culturelles et spirituelles.

Pourquoi ? Parce que, comme le Christ nous l’a enseigné, " que servira à l’homme de gagner le monde entier s’il se perd ou se ruine lui-même, c’est à dire s’il vient à perdre son âme ? ".





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