Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Frédéric Bastiat et le droit de grève
Lumières Landaises n° 55.
L'exposé de Jean-Claude Paul-Dejean a porté comme annoncé sur "la grève, de Bastiat à nos jours". Mais pour des raisons contingentes, l'enregistrement que nous en avions fait s'est révélé inexploitable. Nous avons donc demandé à Jean-Claude s'il accepterait d'écrire lui-même le compte rendu, ce qu'il a accepté de bonne grâce. Mais lorsqu'il a atteint les limites de l'espace imposé, il n'avait vraiment traité le sujet que jusqu'en 1849, date de l'intervention historique de Bastiat à l'Assemblée. Nous avons préféré garder l'intégralité de ce travail remarquable plutôt que de le réduire pour parler de la suite, nous contentant d'évoquer brièvement la légalisation du droit de grève en 1864 et des syndicats en 1884.( Après tout , les grèves et les syndicats au 20ème siècle, on connaît davantage! ).
Qu'est-ce que la grève? Quelle est l'origine du mot?
- On peut définir le grève comme une cessation volontaire et collective du travail, décidée par des salariés en vue d'obtenir des avantages matériels (salaires, durée du travail…) et/ou moraux (statut, règlement d'entreprise…).
- Ce mot n'est employé couramment qu'après 1850/1860; jusque là on lui préférait le mot de "coalition". Le mot grève fut d'abord utilisé dans son acception actuelle par Proudhon, puis popularisé par un poème de François Coppée "la grève des forgerons" (1869). Il apparut en 1877 dans le dictionnaire de l'Académie Française.
- Son origine peut être trouvée dans l'habitude prise par certains corps de métier parisiens qui recherchaient du travail, de se réunir pace de Grève, près de l'Hôtel de Ville. Par extension, le mot n'a plus désigné le "chômage forcé", mais le "chômage concerté" d'ouvriers qui n'acceptaient pas les conditions de travail qui leur étaient faites.
Quel était le statut de la grève jusqu'en 1848?
- Sous l'ancien régime la coalition était formellement prohibée. Ainsi les lettres patentes de 1789 faisaient "défense à tout compagnons et ouvriers de s'assembler en corps sous prétexte de confrérie ou autrement, de "cabaler" entre eux….
- Après 1789 la prohibition est maintenue, mais dans un contexte économique et social différent. Le travail est libre de toute réglementation corporative (la loi d'Allardi de mars 1791 avait supprimé les Jurandes et autres corporations). La loi Le Chapelier (17 juin 1791) proscrit une organisation quelle qu'elle soit - ouvrière ou patronale. La législation napoléonienne reprend les mêmes principes en les systématisant (loi du 22 germinal, an XI, code civil et code pénal).
- Dans le "délit de coalition", les articles 414-415-416 du code pénal institutionnalise la distinction entre les "maîtres" et les "ouvriers".
- Ces mesures, aggravées par la loi de 1832, l'existence du "livret ouvrier", le fait qu'en matière de gages le maître est cru sur ses dires, vont rester en vigueur jusqu'en février 1848.
Quelles sont les bases théoriques de cette législation?
- La méfiance profonde de la bourgeoisie, surtout après 1830/1832, à l'égard des ouvriers a joué un rôle : ne considère-t-elle pas que les classes populaires sont les classes dangereuses? La législation repose sur deux idées directrices :
Quelles sont les composantes du salaire et à quel niveau se fixe-t-il?
- Le problème a été évoqué, au moins depuis Adam Smith. Selon Joseph Garnier, ami de Frédéric Bastiat économiste influent et gardien de l'orthodoxie libérale, le salaire d'un ouvrier doit comprendre :
- tels sont les éléments, les seuls éléments, dont se compose le salaire "suffisant" de l'ouvrier. Joseph Garnier ajoute, avec une bonne foi désarmante "il doit y avoir tout cela dans sa recette pour qu'elle soit vraiment normale; et s'il y manque une fraction par suite de son inconduite, de son imprévoyance ou des crises sociales dont il est la victime, il souffre et dépérit en proportion correspondante." (Journal des Economistes. 1846).
- Poussant la logique jusqu'au bout les économistes libéraux affirmaient que le salaire - sauf circonstances exceptionnelles - ne pouvait être fixé par la loi; son taux varie sur le marché : "le taux du salaire n'obéit pas à une mesure constante et ne tend pas à un même niveau… la valeur de la main d'œuvre se rattache à l'état général des transactions" (Léon Faucher).
"Il n'y a donc pas d'autre moyen au monde d'augmenter le taux de salaire, que d'augmenter la proportion du capital disponible ou de diminuer la quantité du travail offert".
. Pour Léon Faucher, qui se fait plus précis, une conclusion s'impose : "C'est du capital qu'un peuple peut consacrer à la rémunération du travail que dépend la bonne ou la mauvaise condition des salaires. Si le capital vient à s'accroître, sans qu'un accroissement se manifeste dans les rangs de la population, chaque travailleur en recevra une part plus forte, où, ce qui est la même chose, son salaire augmentera. Si au contraire, l'accroissement de la population devance celui du capital, chaque travailleur recevra une part plus faible dans la distribution de ces fonds, et verra baisser par conséquent le taux de son salaire.
La question ouvrière. (1820-1847).
- Par les grèves, les enquêtes (comme celles de Villarmé et de Buret), le roman "Les mystères de Paris", l'opinion publique découvre l'acuité et l'ampleur de la question sociale.
Durant cette période, la condition ouvrière s'est incontestablement détériorée. Signalons quelques indices révélateurs.
C'est un terrain favorable à la tension sociale qui va alimenter un mouvement de grève que la législation en vigueur n'a pu enrayer.
Les grèves sous la monarchie de Juillet.
- Les renseignements dont nous disposons ne concernent que les grèves ayant donné lieu à des suites judiciaires : 1049 grèves et 6384 prévenus (dont 1692 furent acquittés). L'année la plus agitée fut 1840 avec 130 grèves et 682 prévenus; la répression fut plus sévère en 1834 et 1847 avec plus de 7 prévenus par fait de coalition.
- Les grèves touchaient beaucoup moins la grande industrie (minière et métallurgique) que les secteurs traditionnels (96% du total) : métiers de l'artisanat (cordonniers, imprimeurs, tanneurs, corroyeurs…), métiers du bâtiment, entreprises textiles (tisserands, fileurs, drapiers, imprimeurs d'étoffe). Si beaucoup se sentaient victimes de la mécanisation croissante, il faut noter une très nette diminution des actes de luddisme, de destruction de machismes.
- Les grévistes avancent trois principales revendications :
- Trois grèves ont intéressé Frédéric Bastiat. La grève des tailleurs d'habits de Dax (décembre 1833), pour une augmentation de salaire, se solde par un échec et trois condamnations à des peines de prison. La grève des mineurs de Rives de Gier connaît un déroulement tragique : la troupe ouvrit le feu (5 morts et 7 blessés - mars 1846). A Anzin, la grève des mineurs paralyse l'activité de la mine, propriété de la puissante et influente compagnie d'Anzin.
Les enseignements des mouvements de grève.
- Derrière les péripéties, parfois dramatiques, des grèves, conséquence d'une réelle misère, il est possible de dégager deux caractères essentiels.
La nouvelle législation de la grève.
- Le gouvernement provisoire et la commission du gouvernement pour les travailleurs (dite Commission du Luxembourg) sont intervenues dans le domaine des relations du travail : création des Ateliers Nationaux, limitation de la durée du travail, proclamation du "droit au travail", arbitrage dans les conflits sociaux. Ces mesures ont connu des fortunes diverses.
- Après février 1848, les coalitions ont été tolérées. Mais dans le nouveau contexte politique se fit jour la nécessité de modifier les articles du code pénal. Un projet de loi est déposé dans ce sens; approuvé par la commission parlementaire, il prévoit l'égalité des sanctions entre patrons et ouvriers, la suppression des mots "injustement et abusivement", qui pouvait laisser place à une interprétation très élastique; mais le délit de coalition est maintenu.
Lors du débat qui s'engage devant l'assemblée législative, l'industriel libéral Morin (député de la Drôme) fait une contre-proposition réclamant la reconnaissance de jure de la coalition et ne réprimant plus que l'usage de la violence et de l'intimidation. C'est pour le soutenir que Bastiat intervient
- Dans un discours très argumenté, qui ne reçoit pas - tant s'en faut - l'approbation de tous ses amis libéraux, mais qui est applaudi par les républicains de gauche, il va répondre à trois questions.
1. La coalition est-elle condamnable dans le but qu'elle se propose? "Non si les ouvriers se sont concertés, se sont entendus, et qu'ils se disent : "nous ne voulons pas vendre notre marchandise, qui est du travail, à tel prix; nous en voulons un autre, et si vous refusez, nous allons rentrer dans nos foyers ou chercher de l'ouvrage ailleurs" - Il me semble qu'il est impossible de dire qu'il s'agit là d'une action blâmable.
2. La coalition est-elle condamnable dans ses modalités? Non, à condition de ne pas recourir à la violence. En effet tout homme a le droit de refuser de vendre son travail à un taux qui ne lui convient pas; ce qu'a le droit de faire un homme isolé, des hommes associés entre eux peuvent le faire. Le délit ne dépend pas du nombre.
"…poursuivez des ouvriers en vertu du système de M. Morin, écrit Bastiat ; qu'ils soient traduits devant la justice; que le Procureur de la République dise : nous ne vous poursuivons pas parce que vous vous êtes coalisés, vous étiez parfaitement libres. Vous avez demandé une augmentation de salaire, nous n'avons rien dit; vous avez voulu le chômage, nous n'avons rien dit; vous avez cherché à agir par la persuasion sur vos camarades, nous n'avons rien dit. Mais vous avez employé les armes, la violence, la menace; nous vous avons traduits devant les tribunaux.
L'ouvrier que vous poursuivrez ainsi courbera la tête parce qu'il aura le sentiment de son tort, et qu'il reconnaîtra que la justice de son pays a été impartiale et juste."
3. La coalition est-elle condamnable dans ses conséquences? Non, et ceci pour deux raisons :
Bastiat pose l'alternative : puisque le salaire se règle par le jeu de l'offre et de la demande, il faut que l'offre et la demande soient aussi libres… ou aussi contraints l'un que l'autre. Pour cela il n'y a que deux moyens : ou laisser les coalitions parfaitement libres, ou les supprimer tout à fait. Il repousse donc le projet présenté parce que "c'est un expédient, et que le caractère de tout expédient, c'est la faiblesse et l'injustice".
L'amendement de Morin fut néanmoins repoussé. La loi adopta le texte de la commission le 27 novembre 1849.
Gustave de Molinari, lui aussi partisan de "l'abrogation de nos vieilles et iniques lois sur les coalition a écrit : "dans les discussions relatives aux coalitions, Bastiat soutint, contre les légistes de la majorité, le droit que possédaient les ouvriers de refuser leur travail, soit isolément, soit en concert, et il démontra qu'en les empêchant d'utiliser ce droit on intervenait contre eux dans le débat des salaires..
Il faudra attendre quinze ans et la loi de 1864, pour que soit reconnu le droit de grève. Cette loi a été promulguée par Napoléon III sous l'influence du libéral Emile Ollivier, premier ministre et ministre de la justice. Il faudra attendre vingt ans de plus et la loi de 1884 pour que devienne légale l'existence des syndicats. Cette loi fut proposée par le député libéral Edouard Lockroy, et convertie en projet par le ministre de l'intérieur libéral Waldeck Rousseau.Avec ces deux lois, s'ouvre une nouvelle page de l'histoire sociale de notre pays.
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