Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Le Mythe du Fossé Nord Sud



Compte rendu de la soirée du 20 mars 2004 avec Yves Montenay

Lumières Landaises n° 51.

L’économie est une chose simple et découlant de comportements humains universels que ce soit au Nord ou au Sud. Par "mythe du fossé Nord-Sud", je veux dire qu’il n’y a pas de pays destinés à se développer et d’autres non, qu’il n’y a pas de pays pilleur et de pays pillés (sauf parfois par leur propre gouvernement), mais qu’il y a des mécanismes économiques très simples et universels pour remédier à la grande pauvreté qui touche un quart à un tiers de notre planète.

Cette pauvreté est globalement en diminution, mais si dans certaines zones, en Chine ou en Inde par exemple, elle recule, elle reste prépondérante en Afrique Occidentale et Centrale. On pourrait d’ailleurs parler d’un fossé Sud-Sud, fossé qui ne sépareraient pas des mécanismes économiques mais des comportements politiques.

Cette question de développement qui, encore une fois, est à mon avis, très simple, a été obscurcie par la guerre froide et ses héritiers. Ils ont instrumentalisé la pauvreté pour attaquer les sociétés occidentales libérales qui sont leurs vraies cibles. D’ailleurs, les chefs de file censés représenter les pauvres étaient tous marxistes : Mao, Castro, Sékou Touré, qui a ruiné et massacré la Guinée sous prétexte de ne pas entrer dans un jeu néo-colonial comme le Sénégal ou la Côte d’Ivoire de l’époque, et maintenant Mugabe, le tyran naufrageur du Zimbabwe, néanmoins applaudi au sommet de Johannesburg lors de l’été 2002. Il fallait une bonne dose de culot de sa part et d’ignorance du côté de ses auditeurs pour mettre sur le dos de la colonisation la ruine d’un pays qui avait été au contraire prospère à l’époque coloniale et post-coloniale.

Bien entendu, les populations locales ne croient pas un mot de cette responsabilité de la colonisation, tant au Zimbabwe qu’ailleurs.

Ainsi, les Algériens qui voient après les tremblements de terre que "seuls les immeubles construits par les Français tiennent debout" savent très bien que leurs malheurs ne viennent pas de cette époque. Mais cela est néanmoins encore largement enseigné au Nord, et notamment par nos professeurs de "sciences économiques et sociales" ou de géographie avec lesquels je suis en contact, et qui me navrent en "gobant" les explications officielles des tyrans et en restant imprégnés par les utopies marxisantes de leur jeunesse. Or ils transmettent leur ignorance aux générations suivantes et se rendent involontairement complices d’un crime contre les pauvres, puisqu’ils diffusent les analyses qui les maintiennent dans cette pauvreté. Le Monde Diplomatique qui se vend si bien dans les grandes écoles et universités françaises ainsi que dans les élites francophones du tiers-monde, est probablement l’un des responsables du sous-développement de nos anciennes colonies.

Parmi ces mythes répandus dans l’intelligentsia mondiale et particulièrement française, il y a d’abord, nous l’avons vu, celui du sous-développement par la colonisation. Une vue un peu froide de l’évolution économique des pays après les indépendances montre qu’il n’en est rien (les uns ont continué à se développer soit jusqu’à aujourd’hui, soit jusqu’à un changement de régime, d’autres encore s’écroulent dès l’indépendance) et que ce sont deux autres facteurs qui ont cassé le développement :

1. L’adoption d’un système "socialiste"

2. L’élimination des élites, massacrées ou poussées à émigrer.

Ainsi, un tour de la Méditerranée nous montre qu’Istanbul et les côtes de l’Anatolie se sont vidées de leurs populations grecques et cosmopolites, que les juifs sont partis de pays où ils résidaient, les uns depuis 2000 ans, les autres (les Andalous) depuis 5 siècles et n’étaient donc en rien des colons. Les Grecs ont également quitté l’Egypte où ils étaient très nombreux depuis Alexandre le Grand, et même avant, et il en va de même pour les Français du Maghreb, souvent d’ailleurs d’origine espagnole, maltaise ou sicilienne, pour les Français et Anglais d’Egypte, les Américains d’un peu partout, ainsi qu’une bonne part des chrétiens arabes qualifiés, particulièrement en Palestine, en Egypte, au Liban et même le meilleur de l’élite musulmane de ces derniers pays et du Maghreb. Même élimination des Indiens d’Afrique orientale, qui participaient pourtant largement au développement local. Ainsi l’Algérie s’est effondrée avec le départ des pieds-noirs et la mise en place d’un système socialiste, la Côte d’Ivoire, Madagascar ou le sud du Vietnam sont restés prospères avec leur régime néo-coloniaux et leurs entrepreneurs français et nationaux jusqu’à la prise du pouvoir par les marxistes dans ces deux derniers pays et par les tenants d’une "ivoirisation" violente en Côte d’Ivoire.

Rien de tout cela n’était inéluctable : les pays qui ont réussi leur décolonisation n’ont vu retourner en métropole que les fonctionnaires d’autorité, les cadres et entrepreneurs étant restés sur place pour le plus grand bien de tous.

Une autre manière d’embrouiller la question du développement est d’accuser les Etats du Nord de pillage. Il y a mille façons de présenter cette question, la plus sophistiquée étant de parler de la dégradation des termes de l’échange. Or, une réflexion sur la nature même du développement montre l’absurdité de cette notion. Se développer, c’est avoir plus de biens et de services à sa disposition, en allant des biens les plus matériels aux services comme la santé et l’éducation. Pour avoir plus de produits et de services dans une même journée, il faut que le prix des "anciens" exprimés en heures de travail diminue rapidement pour qu’apparaisse le pouvoir d’achat permettant d’acheter les nouveaux, ou ce qui revient mathématiquement au même, que les producteurs aient besoin de moins en moins de temps par unité de produits. C’est ainsi que 80 % d’agriculteurs sont nécessaires dans un pays très pauvre, 33 à 50 % dans la France du premier tiers du XXe siècle, et 3 à 5 % aujourd’hui.

Donc, si le prix du blé pour la France de jadis, du café, du cacao, du cuivre des pays du Sud aujourd’hui ne baissait pas, nous n’aurions pas de quoi payer les médecins, professeurs ou fabricants d’ordinateurs, qui, du coup, n’existeraient pas. D’ailleurs, les prix des produits industriels du Nord se dégradent beaucoup plus vite que ceux des matières premières du Sud. Or, le reste du monde ne pille ni l’Amérique, ni le Japon, malgré la baisse vertigineuse du prix de leurs ordinateurs ou autres calculettes et baladeurs.

Une troisième façon d’embrouiller la question du développement est de faire porter la discussion sur les institutions mondiales : elles devraient "réguler" la planète et être "démocratiques", c’est-à-dire refléter l’importance des populations. Nous devrions donc confier notre bourse et éventuellement notre sécurité au parti communiste chinois (et donc, jadis à Mao), au parti nationaliste et religieux hindou, et, pourquoi pas, à notre fameux Mugabe.

Sont visées aussi bien les institutions politiques style ONU que les institutions économiques comme le FMI ou la Banque Mondiale, avec toutes les tentatives de maintien artificiel du niveau des prix dont la nocivité a été illustrée par notre politique agricole commune européenne, et qui sont allées d’échec en échec pour les matières premières du Sud. Pour maintenir les prix, quelqu’un doit payer pour acheter les produits en trop, et il n’est pas clair du tout que ces produits soient un jour revendus, car ce système fait perdurer la surproduction, par exemple celle de produits alimentaires, alors que nous n’avons qu’un seul estomac. On aboutit à faire trimer des paysans pour des productions qui seront finalement détruites.

Une variante de cette idée est le "commerce équitable". Ses militants sympathiques ne comptent pas leur temps, notamment celui d’aller faire sur place connaissance des producteurs et d’avoir des livraisons directes dans leurs magasins, là ou tout autre personne passera par des intermédiaires qualifiés… ce qu’ils sont d’ailleurs en train de réinventer. Ce "commerce équitable" est limité par deux facteurs: le premier étant que la masse des commerçants n’aime pas travailler gratuitement, le deuxième étant que si les prix augmentaient, non pour quelques sacs de café ou produits artisanaux mais pour l’ensemble des produits du Sud, le pouvoir d’achat du Nord diminuerait d’autant au détriment de tout le reste: santé, éducation et autres produits locaux.

Enfin, embrouiller la question du développement par des considérations démographiques et notamment le surpeuplement est également une fausse piste. Le marché de l’emploi est rigoureusement proportionnel à l’importance de la population. Quand les Etats-Unis se sont peuplés, quand l’Allemagne de 1945 a été submergée de réfugiés, quand les Pieds-noirs français ont débarqué en 1962, le marché du travail a instantanément créé les emplois nécessaires puisque les hommes se donnent mutuellement du travail.

Ce que l’on observe par contre, c’est que les pays qui se sont développés l’ont fait en période de croissance démographique rapide, que ce soit l’Angleterre ou la Corée, et que c’est le développement qui, dans un deuxième temps, a réduit la fécondité, d’ailleurs souvent à l’excès, puisque Singapour comme l’Angleterre ne renouvellent pas leurs générations. Les pays pauvres bénéficient aujourd’hui, au contraire, d’une fenêtre démographique qui durera quelques dizaines années. Comme la France de ces dernières décennies, ils ont en effet une proportion d’adultes exceptionnellement importante par rapport à celle des jeunes (qui diminue du fait de la baisse de la fécondité) et à celle des "vieux" (d’une part du fait de leur forte mortalité et d’autre part du fait que les générations d’il y a cinquante ans étaient moins nombreuses que les générations actuelles).

Cette fenêtre démographique sera bien ou mal utilisée selon la compétence des gouvernements. On sait qu’elle a été gaspillée en France.

Par contre, un point extrêmement positif est rarement mentionné : les pays pauvres actuels peuvent se développer beaucoup plus facilement que ceux du Nord en leur temps puisque les recettes institutionnelles, économiques et techniques sont bien connues et à portée de leurs mains. À Saigon, lorsque les entreprises personnelles et familiales ont été autorisées, j’ai vu fleurir des sociétés d’informatique qui avaient à leur disposition à Singapour, au même prix que moi à Paris, des ordinateurs dernier modèle intégrant des dizaines d’années de mises au point des logiciels. Il n’y avait que 1000 euros à payer pour bénéficier de cet acquis colossal de toute la technologie et de la vie intellectuelle occidentale directement applicable au développement. Les entrepreneurs saïgonais s’en rendaient d’ailleurs parfaitement compte et l’on voit maintenant le succès massif des Indiens dans ce domaine.

Ce développement par imitation ou plutôt par analyse, compréhension et assimilation de ce qu’a fait l’Occident est la façon la plus simple, la plus efficace et la plus immédiate de se développer. Et c’est de plus en plus facile. Le premier à le faire a été le Japon à partir de 1868, qui a rattrapé l’Occident en 100 ans. La vague suivante qui s’est "mise au travail" après la 2e guerre mondiale nous a rejoint en 50 ans. Quant à l’Inde et la Chine qui, dans certains secteurs, progressent extrêmement vite, ils ont fait une partie notable de ce chemin en moins d’une génération, l’Inde s’étant libéralisée et progressivement modernisée vers les années 90, et s’étant ainsi fait "doubler" par la Chine, qui avait commencé un peu plus tôt. L’extraordinaire croissance chinoise, et dans une moindre mesure indienne, montre d’ailleurs à quel point ces pays partaient de bas, puisque leurs salaires restent extrêmement inférieurs à ceux du Nord, malgré ce début de décollage foudroyant.

Tout cela étant rappelé, les controverses sur l’aide au développement sont considérablement simplifiées. D’un point de vue abstrait et brutal, l’aide n’est ni nécessaire, ni possible, puisque, pour être bien utilisée, il faudrait qu’elle soit donnée à un état honnête et compétent, disposant de cadres supérieurs et moyens et de techniciens sur tout le territoire pour pouvoir la mettre en place. Or, un tel pays n’a pas besoin d’aide… Il se développe tout seul, comme on en voit de nombreux exemples depuis 50 ans. Inversement, si le pays ne dispose pas de tout cela, l’arroser d’argent ne sert à rien. Dans le meilleur des cas, une vague d’importations de produits du Nord aura lieu et cela revient à distribuer des casseroles et des médicaments… à condition que tout cela arrive aux gens qui en ont besoin…Mais le plus souvent, l’infrastructure médicale ou de distribution n’existant pas, cet argent sera théoriquement inutilisé et en pratique détourné !

Apparaît alors un dilemme moral : l’aide est inefficace, mais il est inacceptable pour l’opinion publique et pour toute personne visitant ces pays de laisser les gens dans l’état où ils sont. Il n’y a pas de solution miracle, mais on peut néanmoins penser que tout ce qui est coopération à petite échelle, comme l’aide privée (ou publique très décentralisée), peut avoir sa place. Il est plus difficile de détourner un professeur de mathématique ou un technicien en distribution d’eau qu’une somme sur le compte de la Banque Centrale ou une marchandise cotée sur le marché mondial. J’ai par exemple vu disparaître un bateau de gas-oil qui n’est jamais arrivé à destination, le ministre s’étant empressé de le vendre à un pays tiers avant qu’il n’accoste. Par contre, j’ai le récit de coopérations municipales où des Français viennent aider tel service précis d’une ville d’Afrique à mettre en place un lycée, un réseau d’eau ou une formation de chauffeur d’autobus. Non seulement, la cible est plus précise, mais la population locale se trouve spectatrice, et si possible associée au projet et il est alors beaucoup plus difficile à un responsable, même corrompu, de détourner ce travail.

En résumé, le développement est à portée de la main pour ceux qui s’en soucient vraiment. Il suffit de faire jouer à l’Etat le rôle décrit par Adam Smith (notamment ce qu’on appelle aujourd’hui l’Etat de droit) et ce rôle seulement. Le développement n’est pas une question d’argent.





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