Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Résumé de la soirée du 21 décembre 2002 avec Guido Hülsmann.
Lumières Landaises n° 46.
Ce qui se passe à l'heure actuelle dans les cités de la banlieue parisienne telles que Les Tarterets et Les Musiciens existe aussi dans certains quartiers de New York, où la police n'ose plus entrer. Ce n'est plus la loi qui y règne, c'est l'anarchie. Les agents de police combattus comme les forces d'une armée étrangère envahissante, les pompiers empêchés d'éteindre les feus, les infirmiers mêmes empêchés de prêter un premier secours aux victimes d'attaques brutales – voilà les symptômes de cette anarchie. Mais qu'est-ce qui l'explique ?
Un seul facteur semble expliquer la plus grande partie de la violence qui menace les Français à l'heure actuelle. Ce facteur, c'est l'interventionnisme étatique.
C'est l'État, après tout, qui a laissé entrer en France quelques huit millions d'immigrants, et c'est le même État qui a ensuite empêché l'intégration d'une grande partie de ces gens dans le monde du travail et donc dans la société française ; il l'a empêché par le SMIG et d'autres « acquis sociaux » qui protègent les meilleurs travailleurs mais qui heurtent les intérêts des plus jeunes et des plus vieux, qui ne peuvent trouver d'emploi initial qu'à des conditions inférieures à celles imposées par l'État, et pour un salaire inférieur au SMIG.
Face à cette calamité, c'est encore l'État qui a enfermé les immigrants chômeurs dans les ghettos des HLM où ils vivent dans la dépendance permanente des aumônes publiques.
Comment peut-on vivre dans ces conditions humiliantes ? On ne peut pas le faire longtemps sans se créer une raison, sans justifier son sort devant soi-même. Et malheureusement, les jeunes immigrants n'ont pas d'autre explication de leur sort que le rejet et la haine. Ils se croient rejetés et haïs par les Français. Alors ils rejettent et haïssent les Français, en retour, et ceux qui tendent à la violence y trouvent d'amples justifications de leurs méfaits. Ceux dont la forme de révolte préférée est moins violente ont créé toute une culture subversive basée sur la haine et le ressentiment.
Mais face à cette fausse interprétation de leur calamité, et à une réaction qui est d'autant plus fausse, que font les professeurs, que font les médias ? Ils disent que la haine des jeunes est justifiée et ils louent les productions « culturelles » de cette haine, en particulier, le rap glorifiant la violence et le graffiti défigurant les villes. Ceci est la banqueroute intellectuelle et morale de la classe régnante en France, la classe des mandarins dans les médias et dans les écoles, et il va sans dire que c'est la classe qui est à la fois le rempart de l'État, et son enfant gâté.
Mais l'histoire n'est pas encore finie. L'on pourrait croire après tout que la violence émanant des banlieues relève d'une solution purement technique. En fait, on a bien souvent réussi à instaurer l'ordre là où avant régnait le chaos ; ou à ré-instaurer l'ordre là où le chaos s'était glissé pendant un certain temps. Et dans une certaine mesure il s'agit bien, en effet, d'un problème technique. Pour combattre le crime effectivement, il faut identifier et punir les criminels. Le taux de crime excessif dans des banlieues françaises résulte en partie du fait que les forces de l'ordre n'ont pas fait ce qu'il fallait faire : identifier et punir les criminels.
Et l'organisation qui est responsable des appareils de police et de justice, qui en a en effet le monopole, mais qui leur refuse d'identifier et de punir les criminels, cette organisation est encore . . . l'État. Pourquoi ce laxisme? C'est qu'une grande partie des Français abhorre l'emploi de la force, et l'abhorre indépendamment de l'usage qui en est fait. C'est cette opinion publique – ou, en tout cas, une opinion bien médiatisée – qui incite la police à ne pas faire ce qu'elle est normalement censée faire. La chose est simple : on ne peut pas faire de carrière au sein de la police sans soutien de sa hiérarchie; or le seul patron dans l'industrie de la sécurité est l'État, et la composition de l'État est déterminée par les élections. Les agents de police qui font prévaloir la loi contre l'opinion publique méritent certainement l'admiration de chaque personne de bonne foi. Mais d'un point de vue professionnel leur comportement est suicidaire. L'opinion publique décourage le courage ; elle promeut la prospérité des loups aux frais des brebis
Pourquoi cette perversion de l'opinion publique ? C'est en partie parce que dans les pays occidentaux, les militants de gauche ont, pendant la plupart du vingtième siècle, poursuivi une stratégie de dé-légitimation de l'usage de la force contre ceux qui violent l'ordre public.
Je me souviens encore très bien des confrontations excitées des années soixante-dix et quatre-vingt. Les radicaux de la gauche prêchaient la révolution violente. A leurs yeux, le maintien de l'ordre social en tant que tel n'avait aucune valeur. La fin, c'est-à-dire la dictature du prolétariat, justifiait tous les moyens. Le reste n'était que superstition bourgeoise.
Plus récemment, l'attitude de la gauche occidentale envers le pouvoir politique a changé, pour la simple raison que c'est maintenant la gauche qui règne et que la victoire de l'idéologie socialiste est quMais ce changement d'attitude de la gauche actuelle ne peut pas changer le résultat de l'agitation précédente. Plus d'un siècle de glorification de la violence en tant que moyen légitime de réforme politique a laissé ses traces profondes dans la culture politique en France et ailleurs. Les leaders actuels de la gauche se sont installés confortablement dans les bureaux présidentiels et ministériels. Après avoir chanté le cantique de la violence dans les années soixante et soixante-dix, ils perçoivent maintenant la nécessité de maintenir l'ordre social. Mais une partie de leurs électeurs croit toujours que cette prétendue nécessité est une superstition, que le maintien de l'ordre social ne compte pour rien, que d'y croire est réactionnaire, conservateur, raciste, rétrograde, sexiste, une pollution de l'environnement et fasciste.asi-totale. On a souvent entendu dire ces dernières années que les catégories de « droite » et « gauche » ne s'appliquent plus à la politique contemporaine. Malheureusement c'est tout à fait vrai. On est tous des gauchistes maintenant, la meilleure preuve étant les opinions professées par les partis censés être de droite.
C'est la raison essentielle pour laquelle la gauche est toujours insensible à l'usage de la violence, tant que celle-ci est orientée vers la destruction de tout ce qui porte le parfum de l'ordre traditionnel. Nous trouvons la même insensibilité également chez ceux qui sont forcés de vivre dans l'orbite intellectuel de la gauche. Ce sont en particulier les élèves français qui doivent subir les bienfaits de l'éducation nationale ; celle-ci est prétendument laïque, mais en fait, elle est dévouée au culte de l'athéisme et de l'État omnipotent. La même situation prévaut dans les universités, où les étudiants ne font quasiment jamais, pendant des années d'études, la rencontre d'un point de vue « de droite » qui n'est pas automatiquement qualifié de raciste et fasciste.
Ça marche toujours. Il paraît que rien n'est plus intimidant, au royaume des lumières, que d'être exorcisé par les sectaires de l'État athée.
Nulle part sont les fruits de cette idéologie plus évidents que dans la violence des banlieues. Cette violence assume pour les militants de la gauche un statut presque sacré, surtout quand elle est exercée par un homme arabe ou noir contre un homme blanc. Dans ces cas-là, la gauche est pour ainsi dire surdéterminée en faveur du criminel et contre la victime ; ce qui explique non seulement pourquoi elle a permis que le problème se produise, mais aussi pourquoi elle n'a pas su l'arrêter.
Nulle part sont les fruits de cette idéologie plus évidents que dans la violence des banlieues. Cette violence assume pour les militants de la gauche un statut presque sacré, surtout quand elle est exercée par un homme arabe ou noir contre un homme blanc. Dans ces cas-là, la gauche est pour ainsi dire surdéterminée en faveur du criminel et contre la victime ; ce qui explique non seulement pourquoi elle a permis que le problème se produise, mais aussi pourquoi elle n'a pas su l'arrêter.
Dans sa vision des choses, en effet, l'homme français est exploiteur à plus d'un titre. Il exploite d'autres hommes d'abord parce qu'il est français et que l'opulence relative des français a été acquise aux frais du Tiers Monde. Il est exploiteur parce qu'il est homme et que les hommes ont réprimé les femmes et les enfants pendant des milliers d'années. De plus, il appartient à la classe des exploiteurs parce qu'il soutient ou protège une économie capitaliste, qui par sa nature opprime les travailleurs. Finalement, il est exploiteur parce qu'il est blanc et que les blancs ont ravagé le monde entier et qu'ils ont réduit les noirs en esclavage. « Touche pas à mon pote » fut donc le cri de bataille de la gauche militante des années quatre-vingt, quand les gouvernements français appliquaient encore le principe d'égalité devant la loi. Mais la raison d'État prévalait sur la raison, et l'on touchait de moins en moins aux criminels qui avaient la couleur de peau requise pour l'exercice légitime des métiers de voleur, de brigand, de violeur et d'assassin
Aujourd'hui les conséquences de ce régime sont patentes. La gauche a essayé de dissimuler sa culpabilité en invoquant le pieu souci de protéger les « minorités ». Mais sa définition des « minorités » est tout à fait raciste et étatiste. Les « minorités », ce ne sont pas les catholiques, ce ne sont pas les entrepreneurs travaillant sans privilège d'État, ce ne sont pas les paysans labourant la terre sans subventions. Les minorités, ce sont exclusivement les hommes et femmes africains, arabes et asiatiques, surtout quand ils reçoivent des aumônes publiques.
Il est vrai pourtant que les masses de la gauche sont politiquement désorientées. Ce qui les unit n'est pas une vision partagée du but auquel ils aspirent ; mais plutôt l'affirmation de la violence en tant que moyen politique face à un ennemi commun. Cet ennemi n'a d'ailleurs pas changé depuis des siècles. C'est toujours l'Europe chrétienne ou, plus précisément, les lamentables restes de cette civilisation. C'est un fait assez surprenant, vu que Jésus-Christ est devenu pour la grande majorité des occidentaux un souvenir de famille embarrassant. Il n'est plus Le Bienvenu dans nos âmes et Il n'a plus droit de cité dans nos pensées, nos livres et nos lois écrites. Certains d'entre nous sont prêts à admettre qu'Il a inspiré la meilleure partie de nos mœurs et de notre fameuse culture occidentale. Mais voilà tout. C'est tout ce qui reste de Son Église, qui depuis bien des années est effectivement tombée en ruine. Mais ce qui est fascinant et mérite notre attention, c'est que, même tombé en ruine, Il demeure le principe unificateur des ennemis de la civilisatioAux yeux de l'économiste, cet état des choses est peu surprenant. Après tout, s'il y a une chose que la science économique a bien montré, c'est que le monopole est inférieur à la libre concurrence. Le monopole, c'est le privilège légal qui confère la production d'un bien aux mains d'un seul individu ou d'une seule organisation. Le producteur bénéficiaire d'un monopôle est par conséquent moins incité qu'un producteur en libre concurrence de produire aux meilleurs frais et de vendre au prix le plus bas. Et ceci est en effet ce que l'on observe toujours et partout où le monopôle est établi, surtout quand il s'agit d'un produit de grande importance.n
Or dans nos sociétés occidentales il n'y a qu'une seule source de monopoles : l'État. Parfois l'État confère un monopole à une société privée, mais bien plus souvent c'est lui-même qui se fait monopoliste dans des industries entières, par exemple, dans l'éducation, dans les transports ferroviaires, dans l'aménagement du territoire, et dans la production d'énergie électrique. Dans tous ces cas, on observe le même phénomène : l'État produit à coûts excessifs et il délivre des services qui ne satisfont pas forcément le consommateur.
Il est par conséquent tout à fait naturel qu'on se pose la question : à quoi bon un monopôle dans le domaine de la sécurité ? Les juges et les agents de police employés par l'État sont moins contraints que leurs homologues en régime concurrentiel de concentrer leurs efforts sur les problèmes de sécurité les plus importants – c'est-à-dire, les plus importants aux yeux de la population générale. L'intérêt principal du citoyen victime d'un délit est l'arrêt du criminel et la restitution des objets enlevés. Mais l'arrestation des criminels et la restitution de la propriété – voilà un métier laborieux, difficile et dangereux. Il est bien plus commode de se concentrer sur les infractions de route, la protection des stades de football, la lutte contre l' extrême droite, et la poursuite des consommateurs de drogues illégales
Ne me comprenez pas mal. Je ne suis pas ici pour porter un verdict sur les hommes et les femmes qui sont au service de l'État en tant que juges et agents de police. Chacun de nous connaît bien la tentation d'éviter les travaux laborieux. Si l'on surmonte cette tentation, c'est d'habitude en raison de deux facteurs : la morale et la pression émanant de la concurrence. Or c'est un fait regrettable, mais c'est un fait tout de même, que la seule morale est bien souvent trop faible pour nous faire exécuter les travaux les plus laborieux avec la diligence nécessaire. Ce qui nous y incite est le danger que nous allons perdre le concours de nos partenaires dans la division du travail, soit le concours des consommateurs, soit le concours de notre patron. Et c'est précisément ce danger qui est moins virulent quand on est au service de l'État.
Aujourd'hui, les revenus des juges et des agents de police ne dépendent pas des consommateurs de leurs services, mais seulement de leur patron, l'État. Voilà leur seule contrainte, à part la contrainte intériorisée sous forme de morale personnelle. Mais puisque les dirigeants de l'État ne dépendent pas non plus directement du consentement des consommateurs, ils ont tendance à détourner la protection de la police à leur service. Voilà une raison pour laquelle les bâtiments publics, les maisons de hauts fonctionnaires et mêmes parfois les appartements des hommes d'État ressemblent à des forteresses. Voilà pourquoi les dirigeants de l'État se font souvent escorter par tout un bataillon de voitures de sécurité, tandis qu'en même temps les cas de vol et de brigandage sont négligés.
Vu ces faits bien connus on se demande parfois : qui est le souverain véritable ? Est-ce vraiment le peuple ? Pourquoi alors n'est-il pas mieux servi ? Nous avons déjà énoncé la réponse. En régime de monopole, ce n'est pas le consommateur qui est souverain, mais le producteur.
L'insécurité créée par l'État va bien au-delà de l'inefficacité provenant de son statut de monopoliste. L'anarchie des banlieues – anarchie, répétons-le, qui a d'abord été créée par l'État et qu'il est à présent incapable de supprimer – cette anarchie est juste une manifestation spectaculaire d'une réalité beaucoup plus vaste. L'insécurité publique en France et ailleurs est bien plus que le résultat de certaines dérives sentimentales du socialisme. Elle est le sommet visible d'un iceberg d'insécurité qui affecte beaucoup d'autres aspects de notre existence ; et elle est liée à l'existence de l'État moderne.
La sécurité est l'état qui existe lorsqu'il n'y a pas de menaces objectives contre l'intégralité physique de nous-mêmes ou de notre propriété ; par contre, l'insécurité existe quand 1) l'intégralité physique de nous-mêmes ou de notre propriété vient d'être violée, ou 2) Cette intégralité physique n'a pas encore été violée, mais il existe un être humain qui a l'intention et les moyens d'effectuer une telle violation.
Permettez-moi de souligner trois aspects de cette définition.
Cette définition correspond plus ou moins exactement au bon sens quotidien. La notion populaire de l'insécurité, bien qu'elle soit quelque peu amorphe, va toujours de pair avec le sentiment que l'on est privé de quelque chose à laquelle on a « bon droit ». Et l'insécurité moderne est bien liée à l'infraction permanente de la propriété privée.
L'insécurité se manifeste à travers la violence organisée aussi bien qu'à travers la violence individuelle. Mais la violence organisée est bien plus importante et c'est donc elle qui va retenir notre attention. Elle est plus importante parce que, selon une loi fondamentale de production, la production organisée est plus productive, d'un point de vue purement physique, que la production individuelle. Malheureusement, cette loi ne s'applique pas seulement à la production des biens, mais aussi à la production des maux. Il y a par conséquent une production de violence, et cette production est plus productive quand elle se fait par un effort concerté de plusieurs personnes que quand elle se fait par des individus. Le criminel individuel est certes nuisible, mais les dégâts qu'il crée sont bien moindres que ceux créés par une bande de voyous bien organisés.
Vous me demanderez peut-être d'expliquer l'importance de ce cas. Où sont-ils aujourd'hui, ces bandes de voyous qui ravagent nos campagnes ? N'est-ce pas un phénomène du Moyen-Âge avec ses chevaliers noirs qui attendaient leurs victimes au plus sombre fond de bois ? S'il existe de nos jours, n'est-il pas plutôt un problème des pays arriérés, voir archaïques ? N'est-ce pas évident que, dans nos civilisations occidentales modernes, toute tentative d'organisation criminelle est immédiatement poursuivie et réprimée ?
La réponse est : oui et non. Oui, il y a aujourd'hui persécution et répression des bandes criminelles, plus ou moins dès qu'elles se forment. Mais ce combat effectif du crime ne concerne que le crime illégal. Les crimes légaux – les infractions de la propriété privée autorisées par la législation – sont exempts de la répression, et bénéficient même du monopôle de la violence que l'État moderne s'est arrogé au cours des trois derniers siècles.
Max Weber et Ludwig von Mises nous ont appris que L'État moderne est le monopoliste de la coercition et de la répression. Mais cela ne veut pas dire qu'il n'est rien que le monopoliste de la protection. En effet, étant le monopoliste de la coercition et de la répression, il est également, selon la fameuse expression de l'auteur américain Albert Jay Nock, le monopoliste du crime.
Il est vrai que nous ne sommes pas habitués à voir la tête de Janus de l'État, de voir qu'il est non seulement le garant de nos droits, mais également leur plus grand destructeur. Pourquoi est-ce que nous ne voyons pas dans l'État le monopoliste du crime ? C'est parce que nos sentiments sont corrompus. Ils ont été corrompus par notre avidité, par notre lâcheté, par la longue présence de l'État dans nos sociétés et par le fait que, d'habitude, l'État rallonge la liste de ses infractions de manière graduelle.
Chaque génération nouvelle est née dans une société gérée par l'État et elle a donc tendance à accepter son existence comme une donnée ultime de la vie humaine. Durant la vie de cette génération, l'État poursuit son expansion, toujours aux frais de nos droits, mais de manière graduelle. A la fin de sa vie, on s'aperçoit que le monde n'a pas mal changé, que des gens, des entreprises, des coutumes, des mots, des chansons, des voitures, des peuples etc. sont morts maintenant, tandis qu'il y en a d'autres qui sont nés. Par contre, l'État ne disparaît jamais et il croît toujours.
La génération suivante naît par conséquent dans un environnement bien plus étatiste que la génération précédente, et elle aussi accepte cet état d'affaires comme une donnée ultime de la vie.
Mais si on lève la tête et regarde les choses en face, est-ce vraiment possible de ne pas remarquer ce qui se passe ? Ne parlons même pas pour l'instant des répercussions qu'a l'expansion de l'État sur nos institutions culturelles et intellectuelles. Restons sur le plan matériel des choses et considérons la dimension purement quantitative de cette expansion. Chaque année l'État collecte plus d'impôts, fait plus de dettes et émet plus de monnaie. Chacune des ces trois techniques exproprie les citoyens et les réduit en mendiants de l'État. Pourquoi ne nous révoltons pas ?
Pourquoi nous échauffons-nous contre les esclavagistes modernes qui ravagent les populations destituées en Asie ou en Europe orientale, mais non pas contre le fisc pour qui nous sommes obligés de travailler la plupart de l'année ? Pourquoi nous sentons-nous menacés par des mendiants costaux dans le métro de Paris, mais non pas par l'inspecteur de finance qui vient nous voir dans nos maisons et qui presse ses demandes de manière incomparablement plus irrésistible ? Pourquoi sommes-nous choqués par la violence qui émane des banlieues, mais acquiesçons l'expansion de l'État qui, après tout, est imposée, si besoin est, par une violence pas moins virulente. Pourquoi réprouvons nous les manifestants qui demandent encore plus d'expropriations, évidemment en leur faveur, tandis que nous entretenons des rapports amicaux avec les hommes politiques et les bureaucrates qui acceptent ces demandes et les mettent en pratique ? Pourquoi craignons nous qu'un brigand ne nous surprenne dans une maison de campagne, tandis que nous restons calme face aux nouvelles lois et réglementations qui, presque chaque jour, nous surprennent et détruisent nos projets ?
Pourquoi en effet ? Nos sentiments de sécurité et d'insécurité ne semblent pas correspondre à l'état objectif des choses. C'est un fait incontournable que l'État moderne est par sa nature même un producteur d'insécurité. Certes, la violence individuelle dont nous sommes parfois les victimes et témoins, cette violence est bien plus spectaculaire. Le brigand qui nous accable dans la rue nous surprend, et nous n'aimons pas les surprises désagréables. Mais quand le brigandage est annoncé, quand il se fait systématiquement, quand il est organisé par toute une industrie, alors nous n'y voyons plus de brigandage. Et pourtant c'est cette sorte de brigandage qui est aujourd'hui la source d'insécurité la plus importante.
Étant donné la dimension de l'État, il est de loin le producteur d'insécurité le plus important dans nos sociétés contemporaines. C'est face à lui que nous devrions sentir l'insécurité, parce que celle-ci émane de ses activités de manière tout à fait objective. Mais nos sentiments se révoltent contre le diktat des faits et de la raison. Pourquoi cette révolte inutile ? Je l'ai dit déjà, et je le répèterai volontiers : c'est que nos sentiments sont corrompus. Ils sont corrompus d'un côté par l'expansion graduelle et souvent imperceptible de l'État ; mais d'un autre côté ils sont corrompus aussi par nos vices, en particulier, par l'avarice, la lâcheté et l'amour de nos erreurs.
Frédéric Bastiat sera immortel pour sa caractérisation de l'État moderne comme « la grande fiction à travers laquelle tout le monde s'efforce de vivre aux dépens de tout le monde.» Notons toutefois que Bastiat définit l'État par le vice d'avarice. L'État prospère parce que nous lui fournissons une raison d'être par nos demandes d'expropriation d'autrui.
Mais l'avarice des uns ne pourrait s'imposer sur la société entière sans la lâcheté des autres. Admettons tout de même que notre lâcheté n'est pas excessive. L'adversaire est formidable ; l'État contrôle tous les appareils de coercition (armée et police) ainsi que tous les appareils idéologiques (écoles, universités, médias etc.). Comment faire face à une telle hégémonie ? Nous discuterons de cette question à la fin de notre exposé. Constatons toutefois que sans courage rien ne va. Il est vain de se plaindre de l'usurpation de nos libertés si nous préférons en effet notre esclavage commode aux inconvénients de la résistance.
Quoi donc, l'État moderne est la source profonde de l'insécurité ? Notre État, pas l'État totalitaire qui exploitait les peuples en empire soviétique ou en l'Allemagne Nazi ? Considérons les faits. Est-ce que l'État moderne reconnaît des limites à l'exercice de son pouvoir ? Est-ce qu'il y a une chose sacrée, juste une, à laquelle il ne toucherait pas, ni par simple législation ni par changement de constitution, pour la simple raison qu'il n'a pas le droit de le faire ? La réponse est clairement négative. Il y a des choses auxquelles il ne toucherait pas à présent, mais le point saillant est qu'il s'agit dans ces cas d'une simple abstention, non pas d'un manque de compétence. En principe, l'État peut décider de tout et de tous ceux qui demeurent dans son champ d'influence ; c'est seulement en pratique qu'il n'utilise pas toujours ce pouvoir, mais c'est un pouvoir qu'il réclame ouvertement.
Bref, il est vrai que nous ne sommes pas encore en régime totalitaire. Nous sommes en régime dirigiste ou interventionniste. Dans ce régime, le gouvernement s'est fait le co-propriétaire de chacun. Les citoyens retiennent pour ainsi dire leurs droits de propriété, mais ces droits ne sont plus des droits exclusifs ; ce sont des droits partagés avec l'État qui, à l'heure actuelle, se contente de jouer le rôle d'éminence grise. Dans la plupart des cas, il nous laisse le choix d'utiliser à peu près la moitié de nos ressources selon notre gré. Des fois seulement il exerce le droit de veto qu'il s'est réservé, et alors ce jugement est définitif. Or c'est ce fait qui est crucial : déjà maintenant, le jugement de l'État est sans appel. Il n'y a pas de cours neutres auxquelles nous pourrions nous adresser quand nous avons la malchance de nous trouver en désaccord avec notre gouvernement. Que cela signifie-t-il ? Puisque c'est l'État qui en dernière instance décide de l'emploi de toutes les ressources, il est d'ores et déjà totalitaire, même si son caractère totalitaire n'est pas encore manifeste.
En un mot, bien que nous ne soyons pas encore en régime totalitaire, nous n'en sommes pas loin parce que nous en avons déjà reconnu le principe de base. L'État moderne est le co-propriétaire de chaque citoyen. C'est ce fait qui le distingue de tous ses prédécesseurs, et c'est ce fait aussi qui distingue la guerre civile de nos jours des guerres des âges précédents.
Il faut regarder la chose en face. Nous sommes en guerre. C'est une guerre qui n'a jamais été déclarée, et nous y sommes déjà depuis un bon moment. Si nous n'arrivons pas à identifier l'ennemi, nous allons perdre cette guerre et nous allons perdre toutes les libertés qui jadis ont été achetées par le sang de nos ancêtres.
Qui est donc l'ennemi ? Ce n'est pas la gauche, même pas la gauche plurielle. Ce n'est pas l'extrême droite. Ce ne sont pas les gens qui désirent vivre en régime démocratique, ni ceux qui préfèrent la monarchie. Ce ne sont pas les hommes et les femmes qui travaillent pour l'État. L'ennemi ne peut pas être vaincu en gagnant une des batailles dans l'éternelle guerre civile pour le contrôle de l'État.
La vérité est que l'ennemi est en nous. C'est le culte de la volonté de l'homme. Nous trouvons plaisir aujourd'hui à penser qu'il n'y pas de lois sociales naturelles, que nous pouvons créer des sociétés par la puissance de l'État. C'est cette foi crédule – étatisme, statolatrie – qui est le fondement de l'expansion irrésistible de l'État, de ses monopoles et de son nihilisme. Comment alors sortir de l'impasse ? Quelle est la bonne stratégie pour rétablir la liberté parmi nous ? Au jour de notre exposé,la question est à la fois simple et difficile.
Elle est simple parce que le moyen essentiel de la réforme est d'abandonner la superstition politique qu'est l'État moderne – qui en fait est l'incarnation des mythes politiques de l'Antiquité. Cet abandon doit se faire dans l'esprit et dans le cœur de chaque individu. Personne ne peut empêcher ce premier pas de la réforme, et c'est un pas qui est crucial.
Mais cette réforme est également difficile parce qu'elle exige une certaine discipline intellectuelle et morale. Il ne faut surtout pas succomber à la tentation d'établir le royaume de la liberté sur terre par l'État. C'était la grande erreur stratégique des libéraux du 18ième et 19ième siècle, qui y ont succombé tout comme les grands penseurs du conservatisme. Face au mouvement républicain, la plus grande source de l'expansion de l'État, les conservateurs ont opté pour une stratégie de contrôle de l'État afin de supprimer leurs adversaires. Dans son fameux essai sur la dictature, Juan Donoso Cortés considérait qu'il y avait en effet deux sources de civilisation : la Foi chrétienne, qui détermine le fidèle à intérioriser les règles nécessaires pour la vie en société, et la puissance de l'État. Pour sauvegarder la civilisation, il serait donc nécessaire de remplacer la religiosité par la force, si jamais l'esprit chrétien est en régression. Erreur capitale, parce que la seule force ne saurait jamais bâtir une société. Mais les libéraux du 19ième finirent par suivre la même stratégie quand ils ont dû affronter la résistance de l'Église et celle du mouvement socialiste. Il reste donc que la seule stratégie viable pour rétablir nos libertés est la sécession, sécession qui commence dans la tête de chaque individu et qui s'élargit et s'amplifie ensuite par la bataille intellectuelle.
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