Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

La pauvreté aux États-Unis



Compte rendu de la soirée du 29 septembre 2001 avec Guy Millière.

Lumières Landaises n° 41.

L'exposé de Guy Millière était divisé en deux parties. Dans la première, il a analysé les méthodes utilisées pour faire croire qu'il y a plus de pauvres aux États-Unis qu'en France, puis il a expliqué quels étaient les vrais pauvres, aux États-Unis, combien ils étaient, et comment ils vivaient.

Ceux qui prétendent qu'il y a plus de pauvres aux États-Unis qu'en France définissent comme pauvres les personnes dont le revenu est inférieur à la moitié du revenu médian. (Le revenu médian est celui pour lequel il y a autant de personnes qui touchent plus que ce revenu, que de personnes qui touchent moins). Bien que très utilisée, cette définition, dite "relative", est absurde, car elle conduit à avoir un pourcentage à peu près constant de pauvres dans chaque pays, au fil des années, quelle que soit l'élévation des niveaux de vie, et elle ne permet pas de comparer les niveaux de vie effectifs des pauvres d'un pays à l'autre[1].

La définition officielle de la pauvreté aux États-Unis est une définition dite "absolue": est pauvre celui dont le revenu est inférieur à 3 fois le coût de la ration alimentaire nécessaire pour vivre. Un seuil particulier est calculé pour chaque famille en fonction de sa composition. En 1997, cela donnait 4450 francs par mois pour un individu vivant seul et 8920 francs pour une famille de 4 personnes. Cela concernait environ 39 millions de personnes, soit 15% de la population.

Mais ce que les critiques de la société américaine ne savent pas, ou ce qui est plus grave, oublient de dire, c'est que si l'on est dans cette catégorie, on reçoit, en plus de son revenu, des aides sociales au moins aussi considérables qu'en France. On a droit aux "food stamps", ou bons d'achat de nourriture, valables chez tous les commerçants. On reçoit aussi une aide au logement, une subvention sous forme "d'impôt négatif", et l'aide médicale.

Le cliché bien connu du pauvre américain qui est jeté à la porte de l'hôpital parce qu'il n'a pas de quoi payer est une abominable diffamation, qui résulte soit d'une ignorance crasse, soit d'une inqualifiable mauvaise foi. Les pauvres qui répondent à la définition officielle ci-dessus, soit donc environ 39 millions de personnes, sont couverts par une assurance fédérale appelée Medicaid, et 38 millions de personnes agées de plus de 65 ans sont couvertes par le Medicare. Ces prises en charge couvrent les consultations, les médicaments, les soins dentaires, et bien entendu les hospitalisations.

En réalité, grâce à toutes ces aides, la plupart des "pauvres statistiques" aux États-Unis vivent dans des conditions de confort inconnues chez les pauvres français : en 1997 40% possédaient leur logement, 70% avaient une voiture, 97% la télévision en couleurs, et les deux tiers avaient chez eux l'air conditionné.

De plus, le seuil de pauvreté est défini au niveau national. Or si vous achetez une maison de quatre pièces cuisines à Los Angeles, vous la payez 200 000 dollars. Si vous l'achetez à Kansas City, la même maison vous coûte seulement 40 000 dollars. Vous pouvez donc posséder une maison avec jardin, piscine, climatisation et deux garages à Kansas City et néanmoins toucher une aide sociale du gouvernement fédéral parce que la pauvreté est calculée au niveau fédéral, et non au niveau de l'État du Kansas.

Qui sont donc les vrais pauvres aux USA? Contrairement à la France, ce ne sont pas des chômeurs à la recherche d'un emploi, car depuis des années, il n'y a plus de chômage aux États-Unis : toute personne qui cherche un emploi le trouve, quelle que soit son origine sociale, son pays d'origine, où la couleur de sa peau. Les sans travail sont des personnes qui n'ont plus assez de ressort pour chercher du travail, soit parce qu'elles font de la dépression, soit parce qu'elles ont des problèmes de drogue ou d'alcoolisme, ou des déficiences mentales légères. Autrefois ces dernières auraient vécu dans des asile d'aliénés. Depuis une quarantaine d'années, la tendance a plutôt été de faire quitter les hôpitaux psychiatriques à tous ceux qui ne présentaient pas de danger pour la Société.

Ces personnes sont au nombre d'environ 700 000. Vous les voyez facilement, car elles se regroupent dans certains quartiers du centre des grandes villes, tout particulièrement New York, Washington, Los Angeles, San Francisco, Miami. Cela tient à ce qu'il y a dans ces endroits des institutions caritatives particulièrement actives, et des systèmes d'aide sociale développés.

Ce qui fait l'humanité d'une société, c'est qu'on n'y laisse tomber personne, où plus précisément qu'on tend la main à celles qui sont tombées. Le système compassionnel américain est beaucoup plus étendu que le système français, et il est beaucoup mieux réparti entre la "solidarité publique" et la compassion privée. Beaucoup plus de gens qu'en Europe donnent leur temps ou leur argent à des associations caritatives, et ils y sont encouragés par des exemptions fiscales beaucoup plus incitatives. Les églises, elles aussi, quelles que soient leur dénomination, sont très actives socialement. Tout don à de telles associations ou aux églises sont complètement déductibles du revenu imposable.

La pauvreté a toujours été le phénomène dominant sur toute la terre, et elle l'est encore sur une grande partie de la planète. Ce qui est nouveau dans l'histoire de l'humanité, c'est l'émergence de sociétés capables de créer la prospérité pour le plus grand nombre : les sociétés dites capitalistes. Ce que l'on a appris aux États-Unis, c'est qu'on ne doit pas devenir riche en prélevant sur les autres, ou en travaillant moins, mais en créant de la richesse, en travaillant plus ou mieux, en favorisant l'esprit d'entreprise. Aussi il y a de plus en plus de riches aux États-Unis, mais il y a aussi de moins en moins de pauvres.

La lutte contre la pauvreté qui se pratique aux États-Unis ne consiste pas à aider les pauvres de façon à les laisser pauvres, mais de leur donner les moyens matériels et moraux de sortir de la pauvreté. Et ceci ne peut se faire qu'individu par individu, en agissant au plus près de l'individu. Ceci ne peut être accompli par une administration. C'est le sens du "conservatisme compassionnel" de Georges Bush, raillé en France, mais parfaitement compris aux États-Unis.

Guy Millière raconte que ce qui stupéfie le plus les amis Français qu'il a reçus chez lui en Californie, est ceci : là bas, vous pouvez rencontrer des gens qui paraissent dans la déchéance la plus complète, et si vous parlez assez longuement avec eux pour inspirer leur confiance, qui vous diront "je sais que je suis tombé dans la déchéance, mais je sais que c'est de ma faute : c'est parce que j'ai eu des problèmes d'alcoolisme (ou de drogue, etc.), mais j'ai l'intention de m'en sortir. Vous me donnez un dollar, je ne vais pas le boire, je vais le mettre dans une boite, et quand j'en aurai mille, je le mettrai à la banque, et quand j'en aurai dix mille j'achèterai un camion, et j'essaierai de remonter ma propre entreprise". C'est un langage que lui-même a entendu quatre ou cinq fois cette année même à Los Angeles. C'est une mentalité qui a commencé à se développer pendant les années Reagan, faisant suite à "la lutte contre la pauvreté" des années Johnson, qui a consisté à distribuer de l'argent sans discrimination, avec des effets pervers inattendus : par exemple la multiplication des filles mères et des paresseux vivant à leur crochet.

Les antiaméricains, si nombreux en France, relèvent le fait que les riches américains deviennent de plus en plus riches. C'est parfaitement vrai, mais ils oublient de dire qu'il y a de plus en plus de riches. Ils oublient de dire qu'ils ont obtenu cette richesse non pas en exploitant les pauvres, comme le croient les marxistes, mais en créant cette richesse. L'Amérique est une immense machine à fabriquer des riches, y compris chez les pauvres. La majorité des personnes qui sont riches aujourd'hui sont des personnes qui ont fait fortune, dans l'informatique, les télécommunications, les biotechnologies, la biologie médicale, etc. Ce sont des gens qui ont créé des champs entièrement neufs de la connaissance, et qui ont apporté à l'humanité des richesses considérables, sans aucune commune mesure avec ce qu'ils ont gagné eux-mêmes, qui ont amélioré les niveaux de vie, la santé, la longévité, facilité les communications entre peuples, et créé des millions d'emplois. En France, notre Société politico-administrative d'envie et de ressentiment, loin de faciliter l'émergence de tels créateurs de richesses pour tous, leur rend la vie si difficile qu'ils préfèrent partir aux États-Unis.

Guy Millière affirme que chaque fois qu'il traverse l'Atlantique (il le fait plusieurs fois par an), il est surpris de constater la différence de ressentiment qui existe de part et d'autre. En France, le ressentiment est entretenu par divers partis et divers media. Aux États-Unis, lorsqu'une personne peu fortunée passe devant une très belle maison, elle ne maugrée pas contre les inégalités sociales, mais dans la majorité des cas elle se dit : "si je travaille dur et si j'arrête de gaspiller ce que je gagne, moi aussi, un jour, je pourrai vire dans une maison comme ça".

Cette différence de mentalité et de comportement explique la différence de prospérité entre les deux pays, et cette différence de comportement n'est pas un vain mot. Si l'on s'intéresse non plus au nombre de pauvres à un instant donné, mais aux individus qui composent cette population, on s'aperçoit que la plupart ne restent pas pauvres indéfiniment. Si l'on prend la définition américaine, (celle qui donne 15% de pauvres), un peu plus de la moitié des gens qui la composent en sortent au bout d'un an, 70% au bout de deux ans. Seuls 17% y figurent encore au bout cinq ans!

En fait, le facteur majeur des inégalités est l'âge. Les revenus les plus bas sont ceux des étudiants qui travaillent un peu pour contribuer aux frais de leurs études et à leur entretien (il y en a beaucoup plus qu'en France), ou les jeunes en début de carrière, et ce sont les mêmes que l'on retrouve plus tard dans les hauts revenus. Aux États-Unis, il n'y a pas deux strates figées, les riches et les pauvres, qui s'observent en chiens de faïence. Il y a une immense catégorie, les jeunes et les immigrants, qui entrent dans la vie active avec de faibles revenus, mais peuvent progresser sans limites sur la voie de la prospérité.

[1] C'est pourtant le critère utilisé par la revue "Alternatives Economiques", qui dissimule derrière un appareil statistique biaisé mais qui fait sérieux, une idéologie fortement marxisante et antiaméricaine. Ainsi cette revue indique qu'il y a environ 20% de gens au dessous du seuil de pauvreté aux États-Unis et 12% en France, mais elle se garde bien d'indiquer les niveaux de vie correspondants. Or la consommation moyenne (et non le seuil), par personne, (et non par foyer) des 20% de la population qui consomment le moins est supérieure à 120 000 francs par an, soit 10 000 francs par mois! En France, la moyenne des consommations des 12% les plus pauvres est inférieure à 3500 francs par mois (NDLR).






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