Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée du 9 décembre 2000 avec Philippe Nataf.
Lumières Landaises n° 39.
On ne peut faire de pronostic sur l'avenir des monnaies que si l'on possède bien leur histoire, qui permet de comprendre non seulement le mécanisme de leur création, mais aussi l'influence capitale des États sur leur évolution.
De 1914 à 1959, le franc s'est dévalué de 99,5%! C'est la dévaluation la plus forte de l'histoire de France sur une période aussi courte, sauf pendant la période des assignats: les assignats ont duré de 1789 à 1796, et se sont dévalués de 99,7%. Qu'est-ce qui s'est passé entre les deux périodes ? Le franc est né en 1795, et pendant un peu plus d'un siècle, jusqu'en 1914, le franc ne s'est pas dévalorisé! Chose plus étonnante encore, la valeur de la livre sterling n'a pas varié de plus de 0,1%. Par rapport au dollar ou aux autres monnaies, la variation du franc n'a jamais dépassé 1%. A titre de comparaison, les variations entre monnaies aujourd'hui peuvent atteindre 15% en un jour!
La césure s'est produite en août 1914, lorsque les autorités monétaires de France, d'Angleterre, et d'Allemagne ont décidé de supprimer la convertibilité des monnaies. Avant 1914, vous pouviez vous présenter à la Banque de France ou une de ses succursales avec des billets et les échanger contre des pièces en or tels les 20 francs-or.
De 1914 à 1922, l'inflation s'est développée dans ces trois pays et d'autres, mais tout particulièrement en Allemagne, ou elle n'a plus connu de limites. En 1922, une conférence se réunit à Gênes pour essayer de mettre fin à l'inflation. Il apparut que la seule solution possible était un retour, sous une forme ou sous une autre, de l'étalon-or. Mais les ministres des Finances jugeaient évidemment que le retour pur et simple à la discipline de l'étalon-pièce-or serait trop dure, et il fut décidé que les banques de divers pays tels que la France et l'Allemagne prendraient la livre comme monnaie de réserve. Le Royaume-Uni, lui, aurait ses réserves en dollars, et les États-Unis conserveraient la convertibilité. Ce système, connu sous le nom de "Gold Exchange Standard", ou "Étalon de change or", laissait trop de souplesse à la politique monétaire des gouvernements. De 1926 à 1929, cette politique engendra une expansion monétaire qui fut l'un des facteurs de la grande crise économique. Par la suite, elle n'empêcha pas l'inflation, due à une création monétaire excessive. Aussi les experts financiers du monde occidental se réunirent-ils à Bretton Woods, en 1944, pour rendre le système un peu plus contraignant. Ce système fut définitivement adopté en 1945 et dura jusqu'aux années soixante. Il peut brièvement se décrire ainsi : les États-Unis s'engageaient à convertir leur dollar en or à la demande des autres banques centrales (mais pas des individus), au prix de 35 dollars l'once. Les autres banques centrales s'engageaient à maintenir une définition or de leurs " monnaies nationales ".
Ce système dura jusqu'en 1968, date à partir de laquelle la banque centrale américaine, voyant ses stocks d'or diminuer, commença à faire pression sur ses alliés pour qu'ils évitent de convertir en or leurs réserves de dollars. Le 15 août 1971, Nixon abolit de fait la convertibilité du dollar, mettant ainsi fin aux différentes formes d'étalon-or. Ce n'est qu'en 1976 (accord de la Jamaïque) que la convertibilité en fut juridiquement abandonnée.
Il est donc patent que la libre convertibilité des monnaies en or
a assuré leur stabilité pendant plus d'un siècle,
qu'elle a assuré leur stabilité les unes par rapport aux autres,
et que l'inflation n'a commencé que lorsque les États,
pour financer leurs dépenses, ont limité, puis supprimé, cette convertibilité.
Avec sa préscience habituelle, Frédéric Bastiat avait anticipé ce phénomène
dans son pamphlet
Maudit Argent
Quand on voit que les monnaies occidentales n'ont pas varié de plus de 1% les unes par rapport aux autres pendant un siècle, et lorsqu'on voit l'Euro fluctuer de quelque 30% par rapport au dollar en quelques semaines, on peut s'interroger sur la " sagesse " du système actuel.
La monnaie sous forme de pièces métalliques semble avoir été inventée en Lydie vers 600 ans avant J.C. Mais bien entendu elle existait avant sous d'autres formes. Différents biens ont pu servir de moyen de paiement à différentes époques de l'histoire. Pour qu'un bien puisse servir de monnaie, il faut qu'il ait plusieurs propriétés. Il faut qu'il ait une valeur, qu'il soit facile à manipuler, et qu'il ne se détériore pas pendant les manipulations. Les monnaies les plus courantes ont été en cuivre, puis en argent, puis en or. Beaucoup de noms de monnaies, la livre par exemple, sont au départ des noms de poids.
En 1157 naît à Venise la "Banque de Venise". Les gens venaient y verser leur monnaie et recevaient un reçu en échange. Il y eut ensuite la Banque de Barcelone en 1380, celle de Gênes en 1407, etc. Ces banques prirent le nom de banque de dépôt. Elles permettaient d'éviter le transport d'argent : vous étiez commerçant, vous vouliez payer un fournisseur, vous pouviez faire opérer un virement de votre compte au sien. C'est un service que rendait la banque et qu'elle faisait payer. Une extension naturelle fut de délivrer des billets, qui pouvaient à tout moment être reconvertis en monnaie, et qui permettaient des achats ou des règlements entre individus sans transport du métal. Seuls les soldes étaient, le cas échéant, transférés.
En France le billet de banque est apparu il y a trois siècles, sous Louis XIV, là encore comme une créance sur de la monnaie. Ce n'est pas vraiment de la monnaie, mais un substitut. Si l'on n'a pas confiance dans la banque qui l'a émis, on peut en demander le remboursement. C'est une invention pratique, qui présente en outre une sécurité, au moins théorique contre le vol, dans la mesure où les billets sont numérotés. On dépose de l'or à la banque qui sert de coffre fort.* Si l'on veut récupérer son or, on rapporte les billets à la banque qui les rembourse en or.
Au dix neuvième siècle, le dollar valait 1,5 g d'or, la livre sterling 7,3 g, et le franc, 282 mg. La livre valait donc 4,86 dollars, et 25,88 francs. Notons au passage que l'on vivait sous un régime de changes fixes, mais de changes fixes naturels, tel que celui qui existe entre les francs et les centimes.
Assez vite, les banques se mirent à prêter. Elles prêtaient soit des fonds qu'elles possédaient, soit des fonds qu'elles empruntaient, normalement avec un taux d'intérêt plus faible que celui auquel elle prêtait. Tant qu'elle prêtait ses fonds propres ou des fonds empruntés, la banque ne créait pas de monnaie.
Comment donc les banques se mirent-elles à créer de la monnaie ? Imaginons un commerçant qui réalise une vente de 1000 francs payable dans 3 mois. Il reçoit de son client un "effet de commerce", qui est un engagement de payer dans 3 mois. Il va déposer cet effet de commerce à sa banque, qui accepte de lui régler en billets ou en monnaie scripturale tout de suite les mille francs avec un escompte de 6%, soit 985 francs. Cette fois il y a bien création de monnaie : voilà 985 F qui n'existaient pas auparavant et qui sont maintenant en circulation en plus de la masse monétaire antérieure.
Nous avons vu que la valeur des principales monnaies n'avait pas changé pendant le 19ème siècle. Il y a eu cependant des crises monétaires à l'intérieur du siècle, car il arrivait que les banques centrales, contrôlées par les États, créent trop de monnaie par rapport à leurs réserves, pour financer les dépenses des États. Ces banques jouissaient du monopole de création de monnaie. Et conformément à la loi de l'offre et de la demande, la valeur de la monnaie diminue quand sa quantité augmente. Les grandes inflations de l'histoire confirment cette théorie. Il est intéressant de noter que l'inflation n'a pas toujours été due à l'augmentation de monnaie en circulation sous forme de papier, mais également à l'augmentation sous forme d'or. Au 16ème siècle, il y a eu une importante inflation en Espagne, puis dans le reste de l'Europe, due à la grande quantité d'or et d'argent ramenée du Pérou par les conquérants espagnols.
Mais il existait des régions, comme l'Ecosse et les six États de la Nouvelle Angleterre aux États-Unis, où les banques privées étaient libres d'émettre des billets. Or chose extraordinaire, il n'y a jamais eu de crise dans ces endroits là. Ces banques étaient en effet en concurrence les unes avec les autres. Si l'une émettait trop de monnaie par rapport à ses réserves, sa monnaie se dépréciait, et les autres banques, voire les individus en mesure de constater le phénomène, s'empressaient de convertir en monnaie réelle les billets émis par cette banque. La menace de ruée obligeait la banque en question à revenir très vite à une politique de couverture plus saine. En fait la compensation interbancaire pratiquée au jour le jour limitait radicalement toute velléité de surémission.
La Banque de France elle même fut une banque libre jusqu'en 1803, date à laquelle Napoléon, qui en était un des principaux actionnaires, lui octroya le monopole de création de monnaie. Deux ans et demi plus tard, la Banque de France connaissait sa première crise : elle avait émis trop de papier, et les gens, perdant confiance, voulurent convertir leurs billets en or. Il fallut des mesures particulières pour les en empêcher.
En résumé, il existe une précieuse expérience, occultée dans l'enseignement officiel, qui témoigne que partout où a existé un système de banques libres, il n'y a eu ni inflation ni cycles économiques, alors que dans le même temps, les pays dépendant de Banques Centrales ayant le monopole d'émission, connaissaient des crises.
Nous avons vu que dans la mesure où la définition des monnaies de différentes nations n'était qu'un poids d'or, les monnaies étaient interchangeables à un taux fixe. Dans le cas contraire, les monnaies fluctuaient les unes par rapport aux autres. Ainsi, pour financer les guerres contre la France, l'Angleterre supprima la convertibilité de la Livre Sterling en 1797, et ne la rétablit que 24 ans plus tard. Pendant ces 24 ans, la livre ne fut plus que du papier dont la valeur fluctua par rapport à celle des autres monnaies.
Depuis Ricardo, les économistes se sont demandés comment s'établissait la valeur relative de deux monnaies entre elles, et ils ont établi que si dans un pays A le prix courant des biens doublaient, les prix restant constants dans le pays B, la valeur de la monnaie du pays A diminuait de moitié. Plus généralement, le taux de change entre monnaies s'établit de façon telle que le pouvoir d'achat des deux monnaies soit le même dans les deux pays. C'est la théorie de la parité du pouvoir d'achat des monnaies. Ainsi la parité du pouvoir d'achat du dollar en francs était ces derniers temps de 6 francs. Si vous achetiez une montre $100 dollars aux États-Unis, selon cette théorie, vous devriez acheter la même montre en France pour 600 francs.
On calcule cette parité de pouvoir d'achat entre deux monnaies en comparant des biens courants dans chacun des deux pays.
Aujourd'hui, la parité de pouvoir d'achat de l'Euro par rapport au dollar est voisine de 1, et elle est restée stable ces dernières années. Or sur les deux dernières années, la valeur de l'Euro sur le marché des changes a fluctué entre $1.20 et $0.80. Quand elle était voisine de 1.20, divers "experts" se lamentaient et anticipaient de grands dangers : il devenait de plus en plus difficile d'exporter aux États-Unis. Pendant le temps assez long où elle a été comprise entre 0.9 et 0.8, les exportations sont devenues beaucoup plus faciles, et ce fut l'une des causes de la prospérité retrouvée en Europe. D'autres prétendus "experts" se morfondaient en répétant "l'Euro a perdu 30% de sa valeur en deux ans, que va-t-il se passer s'il perd encore trente pour cent dans les deux ans à venir". Ces derniers pseudo experts sont en fait des ignorants ou des charlatans : on peut dire que sur le marché libre des changes la parité de pouvoir d'achat est un prix d'équilibre, et que sur le marché des devises, il est courant que les cours du change s'écartent du prix d'équilibre jusqu'à 15, voire 20% dans les deux sens. Si le point d'équilibre est stable, on doit s'attendre à ce qu'un écart négatif soit suivi bientôt d'un écart positif. Il n'y a donc pas lieu de s'affoler pour les écarts constatés entre le dollar et l'Euro. De fait, ces jours ci, l'Euro est revenu à 0.95 dollars.
D'une manière générale, on constate que si la parité de pouvoir d'achat est stable entre deux pays, les fluctuations du taux de change entre leurs deux monnaies ne dépasse presque jamais 15%. De même qu'autrefois il avait existé des " points-or ", il existe aujourd'hui des " points marchandises " dont les limites sont fixées par le coût de transport des marchandises.
Ceci dit, une variation de 15% entre les monnaies de pays ayant des échanges commerciaux importants a des effets perturbateurs non négligeables sur leurs échanges, et par suite sur leurs économies. Comment y mettre fin ? L'économiste américain Robert Mundell, qui vient d'avoir le prix Nobel, explique que la seule façon d'éliminer ce phénomène est de recourir à une monnaie mondiale, soit au moyen d'une banque mondiale émettant du papier monnaie, soit en revenant à l'étalon-or. Le premier système est beaucoup trop dangereux : confier à une poignée de gens tous les pouvoirs monétaires en leur demandant de ne s'en servir que pour maintenir la stabilité de la monnaie est utopique sur la longue période.
Le second système aurait été relativement facile il y a 6 ou 7 ans, dans la mesure où les principales banques centrales avaient des réserves d'or suffisante pour couvrir les monnaies en circulation. Ceci vient du fait qu'après la disparition du Gold exchange standard, les prix de l'or sur le marché libre augmenta très considérablement. De 35 dollars l'once, il monta jusqu'à plus de 800! Il ne resta pas à ce niveau, mais il s'établit tout de même à un niveau de plusieurs centaines de dollars. Les banques furent donc amenées à réévaluer leurs réserves. Mais, depuis quelques années, les banques vendent de l'or prélevé sur leurs réserves quand elles ont " besoin " de liquidités. La couverture de la monnaie est donc devenue inférieure à 100%.
Ainsi tout cet or, qui était public, devient peu à peu de l'or privé, et pourrait bien un jour servir de monnaie privée. Il y a déjà des transactions qui s'effectuent en or sur la toile sous le nom de e-gold : un particulier peut convertir de l'argent en or, et le déposer auprès de l'organisme (privé) qui gère son compte en e-gold. Les transactions de ce particulier avec toute personne ou organisme ayant un compte en e-gold se font alors en or.
Pour l'instant, il existe toutefois deux freins considérables au développement de cette monnaie. Le premier, c'est l'impôt considérable sur les ventes d'or en France (7,5%) et aux USA. Le second est que les banques ne jouissent d'aucune liberté des contrats pour les transactions en or. Il en résulte que les dépôts d'or et la gestion de l'e-gold se font dans des pays exotiques où ces contraintes n'existent pas, mais les déposants peuvent craindre de ne pas avoir un contrôle suffisant de leurs dépôts dans ces pays, ou craindre des accords d'État à État, ou des législations nouvelles, qui rendront fragiles ces dépôts ou compliqueront les transactions. Autrement dit ce n'est pas demain la veille que les États vont faciliter la vie des monnaies privées. Les obstacles fiscaux et juridiques (pour les banques) empêchent l'apparition de " monnaies privées ", or inclus.
Il n'y a pas vraiment de monnaie électronique. Dans l'exemple précédent, la monnaie est l'or, et ce sont les transactions qui se font par voie électronique. Les transferts de fonds qui s'effectuent aujourd'hui par voie électronique, sont des transferts de droits de propriété sur des dépôts de monnaie, exactementcomme les transferts qui se faisaient au moyen âge entre Venise et Gênes. Si vous achetez un objet aux États-Unis en payant par e-mail, votre fournisseur ne reçoit ni plus ni moins que des dollars, au moyen de virements bancaires. Il ne reçoit pas de monnaie électronique. Il reçoit électroniquement des dollars.
Par contre l'e-gold est bien une monnaie. Si vous avez une créance en e-gold, à la fin des fins, si vous voulez de l'or, vous l'aurez.
Nous emprunterons notre conclusion à
Maudit Argent
de Frédéric Bastiat, dont voici les dernières lignes :
Le plus pressé n'est pas que l'État enseigne,
mais qu'il laisse enseigner.
Tout les monopoles sont détestables, mais le pire de tous,
c'est le monopole de l'enseignement.
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