Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Le Chômage : un pur produit du complexe politico-administratif



Compte rendu de la soirée du 11 mars 2000 avec Bernard Zimmern.

Lumières Landaises n° 36.

Bernard Zimmern a commencé par nous montrer que la création d'emplois était essentiellement le fait des petites entreprises et des entreprises nouvelles. Il s'est appuyé sur "Le Radioscope", un outil statistique unique en France, créé par un institut indépendant d'analyses économiques, "Le pH Group", fondé par Rolf Hickman.

2,4 millions d'entreprises existaient en France en 1991. De 1991 à 1998 :

1,25 millions étaient toujours en vie

1,15 ont disparu

1,12 ont été créées

Pendant la même période, l'emploi a progressé de 1%. Mais 540 000 emplois nets ont été créés par des entreprises de moins de 10 salariés, alors que les entreprises de plus de 10 salariés en ont perdu 500 000! En outre, sans la création d'entreprises, 25% des emplois auraient disparu!

Ces résultats montrent bien que ce sont les petites entreprises, et en particulier les entreprises nouvelles, qui créent les emplois. Les grandes entreprises font sans arrêt des progrès de productivité, alors que pour les biens de consommation courante, le volume vendu n'augmente guère. Elles baissent donc leurs effectifs, ce qui permet d'abaisser les prix et donc d'augmenter nos niveaux de vie. Et en même temps que nos niveaux de vie augmentent, nous disposons de plus de ressources pour satisfaire nos besoins, qui sont infinis. Dans une économie de liberté, de nouvelles activités se créent, ou de petites entreprises se développent, pour satisfaire de nouveaux besoins, ou des besoins en accroissement rapide.

Les produits vraiment novateurs viennent des individus ou des petites entreprises et non des grandes. Bernard Zimmern se souvient d'avoir vu vers 1960 une étude du Département du Commerce Américain qui passait en revue les 100 plus grandes inventions du siècle. 95% étaient le fait d'individus isolés travaillant dans leur cuisine ou leur garage! Il cite plusieurs exemples de myopie des grandes entreprises, dont le cas du DOS, le fameux sytème d'exploitation qui équipe aujourd'hui la quasi totalité des ordinateurs individuels. Il avait été acheté par Bill Gates pour une bouchée de pain. Amélioré par lui, il voulu le vendre à IBM pour 50 000$. IBM refusa. Trois ans plus tard, le DOS connaissant un certain essor, Bill Gates le proposa à IBM pour 500 000 $. IBM le refusa encore. On sait que quelques années plus tard, le DOS s'étant définitivement imposé, IBM dut payer une fortune pour pouvoir l'utiliser.

La clé du plein emploi, c'est donc la facilité donnée aux individus inventifs de créer des entreprises. Une partie d'entre eux échouera (en gros la moitié en cinq ans, 90% en dix ans), mais les entreprises des autres grandiront, et ceux qui perdent tenteront autre chose jusqu'à ce qu'ils réussissent.

Et c'est là que les américains sont les plus forts. Voici les taux de création et de disparition d'entreprises en France, en Allemagne, et aux USA au cours des dix dernières années, rapporté au nombre total d'entreprises déjà existantes au début de la période (en %) :

France Allemagne USA
Création  13,8 15,9 17,7
Disparition  13,4 12,6 14,1
Solde  0,4 3,3 3,6

Le parc américain d'entreprises a doublé en 17 ans, alors que la parc français s'est à peine maintenu. Et voilà pourquoi il y a du chômage en France et pas aux États-Unis.

Reste à comprendre les raisons de cette différence. D'après Bernard Zimmern, la différence essentielle est qu'aux États-Unis, celui qui veut créer une entreprise trouve de l'argent, et qu'en France il n'en trouve pas. Or dès qu'une entreprise est créée pour exploiter une idée nouvelle, un certain investissement est nécessaire. Il lui faut donc un peu d'argent : de 50 000 à quelques centaines de milliers de francs. Paradoxalement, ces sommes sont trop faibles pour justifier l'intervention des organismes de financement existants : capital-risque, banques ou agences d'État, parce que les études nécessaires pour que ces organismes s'engagent sans risques excessifs sont d'un ordre comparable aux besoins de l'entreprise à naître. L'idée géniale du gouvernement américain a été de faire financer ces entreprises par des individus, les "Business Angels" qui ne prennent pas beaucoup de risques si l'entreprise échoue, et ne paient pas trop d'impôts si elle réussit, grâce à des mesures fiscales intelligentes : leurs moins values sont déductibles de leur impôt sur le revenu, et leurs plus values ne sont taxée qu'à 14% (contre 26% en vigueur en France).

Aux États-Unis, les Business Angels sont entre 500 000 et 1 million. Ils investissent dans les 60 milliards de $ par an. Ce sont typiquement d'anciens créateurs qui veulent retrouver l'excitation des débuts sans retrouver les nuits sans sommeil. Ils investissent près de chez eux, à quelques heures de voiture. Ils s'intéressent à l'entreprise dans laquelle ils investissent. Ils la font bénéficier de leur expérience et de leur savoir. Ils lui amènent souvent d'autres investisseurs. On devine à quel point ils sont à la fois plus utiles et plus discriminants que des organismes d'État ou des banques, sans pour autant exiger le mêmes formalités.

En France, la plupart des financements consentis aux entreprises novatrices prennent la forme du capital-risque. Les particuliers qui placent leur argent dans les entreprises naissantes ne sont que quelques milliers. Or aux États-Unis, le capital-risque ne finance guère que 300 entreprises par an, contre 30 000 à 100 000 financées par les Business Angels!

Bernard Zimmern a calculé que pour se mettre à parité avec les États-Unis, et donc éliminer le chômage en quelques années, il faudrait dans les 100 000 Business Angels investissant 60 milliards par an. Cela coûterait au trésor 1,6 milliards de francs par an. Si l'on exemptait d'ISF les participations dans les entreprises en création, mesure indispensable pour ne pas pousser leurs créateurs à l'exil, et autrement utile à la nation que d'exempter les œuvres d'art, le coût pour l'État ne serait que de quelques milliards. Or les mesures actuelles d'aide à l'emploi, dont l'efficacité est niée par les bénéficiaires eux-mêmes, coûtent plus de 170 milliards!

À plusieurs occasions, en France, le gouvernement aurait été mûr pour faire adopter de telles mesures, car il arrive que des ministres se demandent pourquoi le plein emploi existe dans certains pays. Mais elles ont été torpillées par de hauts fonctionnaires qui ont voulu être eux-mêmes des Business Angels... avec l'argent de l'État, c'est à dire en créant des agences d'État dont ils ont pris la tête. Il faut le dire, le phénomène des Business Angels est totalement étranger à la mentalité de la plupart des membres du complexe politico-administratif.

Ce complexe ne se réformera pas de lui-même. Il ne peut le faire que s'il subit une pression suffisante de la Société Civile. Dans d'autres pays cette pression existe : elle est le fait de fondations privées, comme le Cato Institute, ou "Heritage Foundation". Ces institutions sont riches et puissantes, parce qu'elles vendent un produit, la défense de la Société Civile, que les membres de la Société Civile sont prêts à payer, notamment sous forme de dons. Ce produit prend la forme d'articles, de magazines, de revues, de conférences, et de publications dans divers media, y compris Internet. Leurs moyens sont importants. "Heritage Foundation", par exemple, dispose d'un centre de calcul grâce auquel elle peut calculer l'impact financier de toute nouvelle mesure législative ou fiscale. Elles ont de nombreux permanents spécialisés dans différents sujets de société. Elles envoient des études de qualité aux journaux et aux hommes politiques. Nous n'avons pas l'équivalent en France, en dehors de l'IFRAP (Institut Français de Recherche sur les Administrations Publiques), fondé par Bernard Zimmern, mais avec des moyens beaucoup plus modestes. "Contribuables Associés", soutenu par environ 120 000 personnes, commence à obtenir quelques résultats, mais limite son action à la lutte contre le gaspillage des deniers publics.

Après l'exposé de Bernard Zimmern, un très intéressant débat s'est instauré sur les autres obstacles que met le complexe politico-administratif a la création d'entreprises. Toute personne voulant créer une entreprise se voit assaillie de difficultés considérables : non seulement des difficultés administratives qui sont loin d'être négligeables, mais aussi des coûts qui sont souvent difficilement surmontables : dès qu'une entreprise est inscrite au greffe du tribunal de commerce, elle doit payer des sommes importantes à la sécurité sociale, aux caisses de retraite, etc, avant même d'avoir touché le premier sou. Dès que son fondateur doit embaucher quelqu'un, il se heurte encore à des textes d'une invraisemblable complexité, et s'il s'est trompé sur les qualités de celui qu'il embauche, s'en séparer peut devenir un véritable cauchemar. M. Zimmern ne nie pas ces problèmes, mais il fait remarquer qu'ils affectent surtout les entreprises artisanales, qui ont besoin de peu de capital au départ et qui ne créeront pas un grand nombre d'emplois. Or les entreprises susceptibles d'une forte croissance, celles qui vont le plus contribuer à l'emploi, sont celles qui lancent une idée nouvelle. Celles là ont besoin de capitaux, et elles n'existeront même pas si elles n'en trouvent pas assez. D'où l'importance des Business Angels.






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