Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Justice sociale et libéralisme



Compte rendu de la soirée du 25 septembre 1999 avec Gérard Bramoullé

Lumières Landaises n° 34.

L'un des reproches majeurs que l'on fait aux libéraux est d'être déficitaires en matière sociale. C'est un reproche ancien. On connaît l'aphorisme de Lacordaire : « entre le riche et le pauvre c'est la loi qui affranchit, et la liberté qui opprime ». On connaît aussi le sophisme du renard libre dans le poulailler libre. De manière plus nuancée il est reproché aux libéraux de ne s'intéresser qu'à l'aspect économique des relations entre individus, négligeant leur aspect social. Dans ce cercle, nous savons combien cela est faux. Ne serait ce que parce que il ne peut y avoir de progrès social sans progrès économique. Mais la réflexion des libéraux va beaucoup plus loin, et l'objet de la soirée est d'exposer puis de discuter le cheminement de cette réflexion.

Ce cheminement s'est fait en trois temps. Dans un premier temps les idées sociales des libéraux appartenaient à un courant de pensée qu'on appelait utilitariste. Il est très bien exprimé dans un petit livre de John Stuart Mill qui s'intitule l'utilitarisme. C'est un classique très clair, très bien écrit, et bien entendu traduit en Français. Le second courant est celui du contractualisme. Ce n'est ni plus ni moins que celui dit du contrat social qui compte Jean-Jacques Rousseau parmi ses ancêtres. Le troisième temps et sans doute le plus important est le propriétarisme. Il est assez récent mais il n'en a pas moins des racines anciennes, chez John Locke par exemple. Nous allons passer en revue ces trois approches successives.

Le courant utilitariste

Le courant utilitariste cherche à rendre maximum « l'utilité collective ». Une action, une loi, est conforme à la justice sociale si elle augmente cette utilité collective. Cette utilité collective est définie par Bentham comme la somme des utilités de chaque individu. Cela suppose que chaque individu peut chiffrer ce qu'une politique sociale lui rapporte ou lui coûte et que l'on peut faire la somme des plus et des moins. Par exemple une politique de redistribution va coûter à certains et profiter à d'autres, et l'on peut concevoir que si la satisfaction qu'en tirent les bénéficiaires est supérieure à l'inconvénient ressenti par les spoliés, la somme algébrique soit positive. On appelle « utilité cardinale » cette notion d'utilité ce qui signifie qu'elle peut être mesurée par un nombre cardinal. Cette théorie suppose aussi que l'on puisse comparer les utilités deux à deux, hypothèse qui est apparue de moins en moins plausible avec le temps. On s'est rendu compte que les utilités ressenties par les individus étaient totalement subjectives, donc que l'échelle des utilités pour un individu pouvait être complètement différente de l'échelle des utilités pour un autre (on considère en revanche qu'il est possible de classer ses propres satisfactions ou ses utilités, donc de leur attribuer un numéro d'ordre donc un nombre ordinal).

On fait aujourd'hui la même erreur que du temps de Bentham lorsque l'on parle de « l'intérêt général ». Cette notion n'aurait de sens que si l'on pouvait ajouter algébriquement les intérêts particuliers, ou ce qui revient au même, si l'on pouvait projeter sur les autres sa propre échelle de valeurs. La notion d'intérêt général est donc un sophisme. Ne vous laissez pas impressionner par ceux qui l'utilisent. Demandez plutôt ce qu'ils entendent exactement par là, et ne les lâcher pas tant qu'ils n'auront pas pris conscience du flou de leur pensée.

Ayant pris conscience de cette difficulté, les économistes libéraux ont tenté de redéfinir l'utilité collective sans « ajouter » les utilités individuelles. L'idée clé est due à un économiste et sociologue Italien de génie, Vilfredo Pareto, qui a enseigné à Lausanne au début du siècle. Pour Pareto, l'optimum de l'utilité collective est atteint lorsqu'on ne peut plus améliorer la position de quelqu'un sans détériorer la position de quelqu'un d'autre.

Cette approche a encore un très grand poids aujourd'hui chez les économistes de l'école dite néoclassique, et elle n'est pas sans intérêt pour la compréhension des phénomènes économiques. Mais elle est socialement contestable, parce qu'elle suppose qu'il n'y a pas d'envieux et pas d'altruistes. Exemple : je corrige des copies. Je rends mes copies : Mademoiselle Unetelle est première avec 18, M. Untel deuxième avec 17. Or M. Untel vient me voir et me montre que j'ai fait une erreur. Je la corrige et je lui mets 19. Je ne détériore la note de personne. Celle qui avait 18 a toujours 18. Mais j'ai changé sa position relative. Celui qui était second devient premier; celle qui était première devient seconde. Le monde réel est à l'image de cette exemple. Une action juste au sens de Pareto, parce que son utilité économique est positive pour une personne, neutre pour les autres, n'est pas ressentie comme telle par les envieux ou les altruistes. Les envieux voient leur satisfaction diminuer. Les altruistes leur satisfaction augmenter. De plus cette approche est contestée par les économistes dits de l'école autrichienne, parce qu'une fois atteint l'optimum de Pareto, il ne reste plus d'actes permettant d'améliorer la satisfaction de l'un sans détériorer celle de l'autre et l'on aboutit comme disent Milton et Rose Friedman à la « tyrannie du status quo ».

L'utilitarisme à la Bentham influence tous les partis politiques qui préconisent la redistribution, y compris les politiques socio-démocrates de droite. Pourtant outre son inconsistance logique, cette doctrine souffre d'une certaine inconsistance morale, puisqu'elle ne respecte pas les droits individuels d'utiliser librement les biens acquis par le travail. Pour prendre un exemple extrême imaginons que l'on prenne ses deux yeux à une personne pour les greffer sur deux aveugles. On aura amélioré l'utilité collective puisque l'on aura maintenant deux personnes capable de voir au lieu d'une ! Vous pensez sans doute que c'est irréaliste. C'est pourtant ce que font les régimes totalitaires : on augmente l'utilité sociale en éliminant les handicapés, puis les tziganes, et enfin les juifs. On a cru longtemps que l'utilitarisme était une théorie libérale sans doute parce que John Stuart Mill était globalement un libéral, mais c'est en fait une théorie socialiste.

Les libéraux reprochent aussi à l'utilitarisme d'être une théorie « conséquentialiste ». Une politique utilitariste est affirmée bonne car ses conséquences sont réputées bonnes. Or le libéral est toujours méfiant sur le chapitre des conséquences d'une politique. En fait, on ne connaît vraiment les conséquences d'une loi qu'à posteriori, et à posteriori presque toutes les lois aboutissent à des effets différents, voire contraire, à ceux qu'attendait le législateur. On en trouve de nombreux exemples dans le livre « La machine égalitaire » d'Alain Minc, un homme de gauche. Il démontre que maintes politiques socio-démocrates aboutissent à des résultats inverses que ceux qui étaient voulus.

Voici quelques exemples contemporains de politiques de redistribution qui se retournent contre leur objet :

Des règles de juste conduite

Hayek a fait une critique particulièrement pénétrante de l'utilitarisme dans le second tome de son ouvrage « Droit Législation et Liberté », consacré au « mirage de la Justice Sociale ». Il montre lui aussi que la complexité des phénomènes sociaux est telle qu'on ne peut jamais dire à l'avance quelle sera la conséquence d'une action politique. Il en déduit qu'il ne faut pas rechercher des conséquences réputées justes, mais des procédures justes, c'est à dire des règles de juste conduite applicables à tous. Exemple si vous jouez au Loto et si vous gagnez, on ne peut pas dire que c'est injuste car les règles sont les mêmes pour tout le monde. Ce serait injuste si vous trichiez ou si vous aviez une information que ne possèdent pas les autres, par exemple si vous saviez que la boule 31 est plus lourde que les autres boules. Cette contribution de Hayek est si importante que nous la répétons sous une autre forme : la justice cela consiste à avoir des règles claires et qui soient les mêmes pour tous. Ce n'est pas l'égalité des résultats mais l'égalité des chances.

Le Contractualisme

Le deuxième courant libéral est celui du contractualisme. Il affirme que toute société est fondé sur un « contrat social » plus ou moins implicite, quasi unanimement accepté et que toute mesure conforme au contrat social est socialement juste. En ce sens il n'est pas contradictoire avec la philosophie de Hayek, puisque qu'il s'agit d'une justice de règles et non de résultats. Il a des partisans chez les libéraux, comme James Buchanan (prix nobel d'économie 1986) mais aussi des non-libéraux. Le point faible de cette doctrine est qu'elle suppose la ratification quasi unanime du contrat social. Ses partisans non-libéraux comme Hobbes en Angleterre et Jean Jacques Rousseau en France se retranchent derrière une « volonté générale » mythique qui finit par donner au pouvoir des attributs totalitaires. John Rawls, qui est sans doute un des plus fameux philosophes contemporains, a une vision intermédiaire.

Pour Buchanan, les choses sont simples : le « contrat social » c'est la Constitution. L'ennui c'est que tout le monde ne l'a pas votée, et que beaucoup ne la connaissent pas. La thèse de Rawls est beaucoup plus subtile et compliquée. Il l'a exprimée en 1971 dans un ouvrage « Une Théorie de la Justice », qui fait encore aujourd'hui de nouvelles exégèses. Pour résumer très grossièrement, on peut dire que Rawls recherche un consensus qui accepte les inégalités de nature ou de performances, mais à condition a) qu'elles soient au plus grand avantage des plus mal lotis b) qu'elles soient attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous, dans des conditions d'égalité équitable des chances. Autour de cette question d'égalité des chances, généralement admise par les libéraux dans l'abstrait, se posent des problèmes d'application pratique sur lesquels les libéraux sont divisés : ainsi, donner les même chances scolaires aux enfants des familles pauvres et à ceux des familles riches peut justifier une certaine redistribution. Mais laquelle ?

A vrai dire, si Gérard Bramoullé ne sait pas montré un disciple de Rawls c'est surtout parce que « La Théorie de la Justice » néglige le principe qui apparaît le plus fondamental aux libéraux, et qui est la base du 3ème courant : chaque individu est doté en naissant de droits naturels, fondamentaux et inaliénables, qui ne peuvent en aucun cas être modifiés par le pouvoir, élu ou pas. C'est le principe qui a été exprimé au début de la déclaration d'indépendance américaine, puis dans la déclaration des droits de l'homme de 1789. Il est à la base du troisième courant.

Le Propriétarisme

Le principe que chaque individu est doté en naissant de droits naturels inaliénables et sacrés est très ancien chez les libéraux, et sa forme originelle a été développée par l'un des plus grands philosophes libéraux anglais, John Locke (1632-1704). Locke part de l'idée que nous sommes propriétaires de nous mêmes. Cela veut dire que personne n'a le droit d'entamer notre intégrité. Il développe ensuite l'idée que lorsque nous mêlons notre effort à quelque chose qui n'appartient à personne pour en faire une entité nouvelle, cette entité nous appartient. (Un cas particulier est le droit du premier occupant). Ce fruit de notre travail peut évidemment être échangé contre un autre bien, et si l'échange est libre, cet autre bien devient aussi notre propriété légitime. Ce point de départ explique le nom de ce troisième courant (Le Propriétarisme). Toute action qui porte atteinte au droit de propriété ainsi défini est une action injuste.

Nous tenons là une définition de la justice sociale en terme de règle et non en terme de résultat. Toute action, toute loi, qui respecte les droits de l'individu est une action, une loi, socialement juste. Cette approche n'est pas non plus sans poser quelques problèmes pratiques dont le premier est « comment attribuer les droits de propriété ? » La notion de premier occupant avait un sens du temps de Locke, où d'immenses territoires vierges, comme l'ouest des États Unis, restaient encore à découvrir. Elle en a moins lorsque tous les espaces utilisables sont occupés.

Plusieurs penseurs libéraux contemporains, dont les plus importants sont Robert Nozick et Israel Kirzner, se sont penchés sur cette question. Dans « Anarchie, État et Utopie », Nozick réutilise un concept Parétien : c'est très bien de s'approprier quelque chose qui n'appartient à personne à condition de nuire à personne. Il développe en outre l'idée qu'on ne peut disposer (pour le vendre ou l'échanger) que de biens acquis de manière légitime. Or de nombreux biens existants aujourd'hui ont été volés ou expropriés par prédation. C'est une question très importante pour les pays de l'Est devenus libres, mais on en trouve des exemples chez nous avec les prédations opérées dans toute l'Europe par les armées napoléoniennes. Nozick explique que l'ont peut souvent remonter à l'origine des biens d'une certaine valeur, et chaque fois que l'on tombe sur une prédation il faut restituer le bien à ses légitimes propriétaires. C'est d'ailleurs ce qui s'est passé en Pologne ou en république Tchèque. Notons au passage que ces deux pays qui ont donc un sens aigu du droit de propriété, sont aussi ceux qui ont les meilleures performances économiques. Tout à fait à l'opposé, on trouve la Russie, dont la Nomenklatura et la mafia ont fait main basse sur tout ce qui était privatisé, dans le plus parfait mépris du droit. Notons aussi que le marché libre est la seule façon morale d'échanger des biens, parce qu'elle repose sur le droit. Il est donc risible de voir les États prétendre moraliser le marché alors que chacune de leurs interventions est une violation du droit de propriété. L'état n'est moral que lorsqu'il assure la liberté des échanges et empêche le fort de spolier le faible par la coercition ou la ruse.

Israel Kirzner est l'un des principaux économistes de l'École Autrichienne. Pour lui, le critère d'attribution des droits de propriétés se traduit par la formule « celui qui trouve garde ». L'entrepreneur est celui qui découvre des opportunités nouvelles auxquelles personnes n'avait pensé avant lui. Ce qu'il découvre en le créant lui appartient donc. Qu'est ce que le pétrole ? C'est une pourriture jusqu'à ce que l'on invente le moteur thermique. Celui qui le découvre dans la terre ou au fond des mers doit le posséder. Celui qui sait le raffiner pour l'utiliser dans les moteurs peut à juste titre en tirer profit.

Ce tour d'horizon montre que la notion de Justice Sociale n'est pas une notion simple, et que si le débat progresse, il est loin d'être terminé. Ce que nous croyons avoir définitivement établi, c'est que la justice sociale passe par l'application a priori de règles de juste conduite, et non par une redistribution forcée a posteriori. La force ne peut être utilisée que pour faire appliquer les règles ou remédier aux spoliations passées.

Note: sur le même sujet, par le même auteur, voir aussi cette autre conférence.






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