Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

La Responsabilité Individuelle



Compte rendu de la soirée du 13 mars 1999 avec Alain Laurent.

Lumières Landaises n° 32.

C'est un sujet d'actualité. Le procès du sang contaminé en est un exemple, comme celui de la délinquance dans les banlieues. Sur ce sujet, l'actuel premier ministre lui-même a reconnu l'existence d'un problème de responsabilité individuelle. Citons le : "Cette délinquance est due à des problèmes graves d'urbanisme mal maîtrisés, de déstructuration familiale, de misère sociale, et aussi de défaut d'intégration d'une partie de la jeunesse vivant dans les cités. Mais ceci ne constitue pas pour autant une excuse pour des comportements individuels délictueux. Il ne faut pas confondre la sociologie et le droit. Chacun reste responsable de ses actes. Tant qu'on recherchera des excuses sociologiques et qu'on ne mettra pas en cause la responsabilité individuelle, on ne résoudra pas ces questions".

J'ai commencé à m'intéresser à la question de la responsabilité individuelle il y a une dizaine d'années, en préparant le livre "Solidaire si je le veux", qui porte en sous-titre "Pour une éthique de la responsabilité individuelle". Dans ce livre, j'ai essayé de montrer qu'il y avait quelque part une contradiction entre un concept très à la mode, celui de solidarité sociale, et la responsabilité individuelle. Depuis j'ai approfondi ces questions, notamment en essayant de répondre à la question "qu'est-ce que c'est que la philosophie libérale?", et je me suis rendu compte que la logique de la responsabilité individuelle était vraiment au cœur de cette philosophie, comme elle est au cœur de la philosophie tout court.

Toutes les dimensions de la vie sociale sont centrées autour de ce principe. C'est par exemple le cas de l'éducation des enfants. On se remet d'ailleurs à parler de la responsabilité parentale, et l'on voit même des municipalités priver d'allocations les parents qui ne s'occupent pas de leurs enfants. On en parle à propos de l'État-Providence et de l'incitation à la fraude qu'il provoque. Mais on voit aussi, et c'est une facette positive du sujet, beaucoup de personnes qui acceptent d'assumer des responsabilités ou même qui les recherchent. Et notons au passage qu'il serait impropre d'associer seulement l'idée de sanction au concept de responsabilité. Exercer sa responsabilité, c'est aussi éprouver la joie d'exercer sa force, son esprit d'entreprise, son initiative. La responsabilité, c'est la fierté de l'homme libre. Après tout un enfant, un adolescent, n'aspire-t-il pas à devenir responsable de lui-même? Il ne faut donc pas voir seulement dans la responsabilité la sanction d'une erreur ou d'une faute, mais aussi la possibilité qui est donnée à chaque être humain de s'accomplir.

Ce qui caractérise fondamentalement la civilisation occidentale dans toute son histoire, qui existe depuis bientôt trois millénaires, c'est le développement du principe de responsabilité individuelle. Dans "l'Ethique à Nicomaque", Aristote, le plus grand philosophe de l'antiquité, est le premier à poser le principe de la responsabilité, et surtout, à l'individualiser. Toujours, on a cherché des responsables, mais traditionnellement, dans les sociétés tribales, le responsable de ce qui n'allait pas était le bouc émissaire, ou un autre groupe. Aristote est le premier à affirmer que l'homme doit répondre de ses actes dès lors qu'il en a pris l'initiative. Il va encore plus loin, puisqu'il affirme que l'homme est même responsable de son irresponsabilité. Ainsi, encore aujourd'hui, si un homme ivre provoque un accident ou commet un meurtre, beaucoup pensent qu'il n'est pas responsable puisqu'il ne sait pas ce qu'il fait. Certes, rétorque Aristote, il ne sait pas ce qu'il fait au moment de l'accident, mais il est responsable au moment où il prend la décision de boire. Quoi qu'il fasse, un être humain prend toujours la décision de faire ce qu'il fait. La logique de la responsabilité est rigoureuse et exigeante. Il n'est pas possible de se défiler. On doit toujours accepter la paternité de ses actes. Si quelqu'un prétend "qu'il ne l'a pas fait exprès", c'est malgré tout que quelque part, il n'a pas fait suffisamment attention, ou qu'il a été négligeant, ou qu'il méprise les autres, ou les ignore. Il n'a pas été capable d'anticiper dans le temps ce qui allait se passer. Or tout être humain normalement constitué doit être en mesure de le faire. Lorsqu'il ne le fait pas, c'est qu'il a décidé de ne pas le faire. C'est dur à accepter, mais la responsabilité c'est cela.

Remarquons au passage que les tribunaux ont notablement évolué sur ce chapitre. Autrefois, une personne complètement ivre était exemptée de peine. Aujourd'hui sa peine est aggravée. Mais ce n'est pas vrai dans tous les cas : la loi Neietrz qui protège les "victimes" d'endettements excessifs encourage l'irresponsabilité. Lorsque quelqu'un achète un bien à crédit alors qu'il sait pertinemment qu'il ne pourra pas rembourser, ou tout au moins qu'il pourrait le prévoir au prix de quelques opérations arithmétiques simples, il est responsable de son irresponsabilité.

Quoi que nous fassions, il y a toujours quelque part notre responsabilité. S'il n'en était pas ainsi, nous ne serions pas des êtres humains. Qu'est-ce qui fait qu'un être est véritablement un être humain, et non un objet ou un animal, un automate entre les mains du pouvoir, ou, comme le prétendent les collectivistes, le produit du milieu dans lequel il vit? C'est sa responsabilité individuelle.

Le christianisme a joué un rôle fondamental dans le développement de la responsabilité individuelle. Avec le christianisme, surgit l'idée selon laquelle chacun de nous, au moins s'il est croyant, est personnellement responsable du salut de son âme devant Dieu. C'est à lui de faire son salut, et pas à d'autres. Tant pis s'il arrive aujourd'hui que le catholicisme dérive quelque peu vers des formes de responsabilité collective.

Notons cependant que l'usage courant du mot "responsable" ne remonte qu'au 18ème siècle. Mais les concepts qui en découlent étaient fermement établis dès les débuts du christianisme. Descartes lui-même, dont la philosophie s'appuie tellement sur la notion de responsabilité individuelle, n'emploie pas le mot. Mais il explique que l'être humain est doté du libre arbitre, et dispose de raison. Il est capable d'évaluer les conséquences de ses actes, de peser le pour et le contre, et de faire des choix. Et cela, au 17ème siècle, tout le monde le savait. Le paysan le plus fruste des campagnes les plus reculées était mille fois plus responsable que l'assisté de l'État-Providence dans les grandes villes d'aujourd'hui. C'est cette morale que l'on enseignait aux enfants. On leur apprenait à réparer les fautes qu'ils avaient commises. On leur apprenait à économiser, et le moment venu, à éviter d'être à la charge des autres. Cette morale se traduisait donc par des actes concrets.

Celui que tous les philosophes considèrent comme le plus grand d'entre eux, Emmanuel Kant, a osé dire que c'était faire honneur au criminel que de le punir, parce que c'était le traiter en homme libre, en homme qui a librement choisi de faire ce qu'il fait. Hegel, autre grand philosophe de l'Occident, a repris ce même thème. Celui qui dirait cela aujourd'hui passerait pour une sorte de dangereux réactionnaire, car il s'est produit à notre siècle une dérive importante : aujourd'hui, ce sont les gens qui commettent des délits qui sont considérés comme des victimes.

Un acte a toujours une cause. Il existe deux types de causalité : l'une est d'ordre purement biologique, comme la respiration, et se produit sans que l'on en ait conscience. Mais l'autre fait partie des fonctions supérieures de l'individu. Pour tous nos actes conscients, nous sommes la libre cause de ce que nous faisons, et il ne saurait être question de nous défiler. Nous sommes les libres auteurs de nos actes, et nous devons en assumer la paternité et les conséquences. Au fil des siècles, les juristes vont transposer ces idées dans les codes de tous les pays du Monde Occidental.

Mais alors que jusqu'au milieu du 19ème siècle, pratiquement tous les grands philosophes, d'Aristote à Hegel, sont d'accord sur cette notion de responsabilité individuelle, dès la deuxième moitié du siècle la plupart des penseurs, non seulement les philosophes, mais aussi les sociologues, les psychanalistes, et même les biologistes, vont développer une idéologie qui détruit la notion de responsabilité. Marx, bien sûr, mais aussi à certains égards, Freud, Darwin, Auguste Comte, etc. A vrai dire il n'est pas facile de trouver des penseurs qui ont rejeté ce mouvement.

Dans cette idéologie, celle du déterminisme, l'être humain ne jouit pas vraiment de son libre arbitre, donc n'est pas complètement responsable de ses actes. Le dernier avatar de cette idéologie est Bourdieu, pour qui la responsabilité est une idée petit-bourgeoise bonne à jeter aux oubliettes de l'histoire. Cette philosophie est poussée aujourd'hui à des extrêmes inimaginables. La mesure dans laquelle nous sommes responsables de notre santé est totalement ignorée. Qu'un employé imprudent fasse une bêtise, et ce n'est pas lui le responsable, mais son employeur. La responsabilité est devenue sociale ou collective, ce qui est évidemment inconsistant, et témoigne du flou dans lequel est tombé la pensée occidentale, qui ne respecte plus que dans les sciences exactes les canons de rigueur hérités d'Aristote.

L'État-Providence est le produit de cette philosophie. Politiquement, elle a peut-être été davantage soutenue par les communistes, puis les socialistes, mais on aurait tort de croire qu'elle n'est pas allègrement partagée par la plupart des partis de droite. A vrai dire, ce sont les socialistes anglais qui sont en train de renverser cette notion, dans les paroles et dans les actes. Pour entendre aujourd'hui des hommes politiques d'envergure prôner la responsabilité individuelle et critiquer l'État-Providence, il faut aller en Angleterre écouter le "New Labour". Mais ils font école. Maintenant que M. Schröder s'est débarassé d'Oskar Lafontaine, il dit pratiquement la même chose que Tony Blair. Ils ont osé dire l'un et l'autre qu'une mère célibataire n'était pas totalement dépourvue de responsabilité dans ce qui lui arrivait, et qu'elle devait, elle aussi, travailler pour assurer sa subsistance. Aucun homme politique français n'aurait le courage de dire la même chose.

A partir du dix-neuvième siècle, les philosophes, psychologues, sociologues, ayant rejeté la responsabilité individuelle, et celle-ci étant tout de même indispensable au fonctionnement de la Société, ce sont les libéraux qui vont prendre sa défense : ces libéraux sont des économistes, des hommes politiques, des écrivains, etc. Il est particulièrement agréable de pouvoir dire, dans ce cercle, que celui qui a le plus fait pour promouvoir la responsabilité individuelle, et pour la défendre en anticipant les catastrophes qui allaient s'abattre en son absence, c'est Frédéric Bastiat. Cet homme remarquable en a parlé de façon géniale à de multiples reprises dans toute son œuvre. Il lui a consacré un chapitre entier dans ses "Harmonies Economiques".

Voici par exemple ce que dit Bastiat dans le chapitre "Services privés, services publics" des "Harmonies Economiques" : "La responsabilité, mais c'est tout pour l'homme : c'est son moteur, son professeur, son rémunérateur et son vengeur. Sans elle, l'homme n'a plus de libre arbitre, il n'est plus perfectible, il n'est plus un être moral, il n'apprend rien, il n'est rien. Il tombe dans l'inertie, et ne compte plus que comme une unité dans un troupeau."

Bastiat voyait venir autour de lui l'évolution funeste vers l'affaiblissement de la responsabilité individuelle, par exemple chez ceux que l'on appelle "Les Socialistes Utopiques". Avec Tocqueville, mais aussi Proudhon, il s'inquiétait d'une proposition de loi - venant de Lamartine -, sur "le droit au travail". Pour eux ce "droit" voulait dire que l'on retirait à l'individu la responsabilité de chercher lui-même du travail, et qu'on l'incitait à attendre que les autres lui en donnent.

Mais ce qu'il y a de profondément novateur chez Bastiat, c'est qu'il ne voit pas seulement la responsabilité individuelle sous son angle austère de devoir appelant une punition en cas de défaillance, il la voit aussi sous forme de récompense. Voici ce qu'il en dit dans les "Harmonies Economiques", dans le chapitre consacré précisément à la Responsabilité : "La responsabilité, c'est l'enchaînement naturel qui existe, relativement à l'être agissant, entre l'acte et ses conséquences. C'est un système complet de peines et de récompenses fatales, qu'aucun homme n'a inventé, qui agit avec la régularité des grandes lois naturelles, et que nous pouvons par conséquent regarder comme d'institution divine. Elle a évidemment pour objet de restreindre le nombre des actions funestes, de multiplier celui des actions utiles..."

On voit que pour Bastiat, la responsabilité individuelle est le mécanisme naturel (donc, pour lui, inventé par Dieu) qui permet à l'homme et à la Société de fonctionner efficacement. Mais ce n'est pas tout : On aime bien aujourd'hui opposer répression et prévention. Bastiat montre que la responsabilisation est la meilleure des préventions. Elle consiste à prévenir l'individu des conséquences de ses actes. Quelqu'un qui sait vraiment d'avance qu'il va lui en cuire s'il commet tel acte nuisible et qu'il n'aura aucune circonstance atténuante, va probablement éviter de commettre cet acte.

La responsabilité individuelle revêt en outre un aspect qui a été assez bien mis en évidence par Nietsche : la fierté qu'elle procure. La fierté de montrer ses capacités. Si l'on confie une responsabilité à un enfant, en règle générale il en est fier, il veut montrer qu'il est capable de faire ce qu'on lui demande, et il fait tout ce qu'il peut pour que cela marche. Autrement dit, il "assure". (Assurer et assumer sont les deux mots-clés qui traduisent l'exercice de la responsabilité). On voit souvent des petites annonces du type "recherchons un responsable commercial", ou "un responsable de la gestion". Imagine-t-on un seul instant que l'on trouverait des candidats s'il ne s'attachait pas une certaine fierté à se dire "responsable". L'exercice de la responsabilité individuelle ne comporte donc pas que des contraintes négatives. Récompense, prévention, fierté, en sont les aspects positifs.

Une autre mode qui fait fureur depuis pas mal d'années est de dire que nous sommes tous responsables de tout; de Saint-Exupery qui a écrit dans "Vol de nuit" "Chacun est seul responsable de tous" jusqu'à Françoise Giroud qui a titré un récent article du Nouvel Observateur "Nous sommes tous responsables des sauvageons". Nous sommes tous responsables du Sida, nous sommes tous responsables de la pauvreté, de la faim dans le monde, du chômage, de la criminalité, etc. S'il y a des délinquants dans les banlieues, ça vient de nous; c'est notre faute; ça vient de tout, sauf d'eux évidemment. C'est un thème que l'on entend sans arrêt. Tellement qu'il aboutit à des lois terrifiantes. Ainsi Mme Aubry veut-elle rendre les médecins collectivement responsables des dépassements d'honoraires de certains d'entre eux.

C'est Jean-Paul Sartre qui a donné ses lettres de noblesse à cette brillante mais inconsistante idée dans "l'être et le néant" (dont une version lisible a été éditée sous l'opuscule "L'existentialisme est-il un humanisme?"). La logique apparente est que chaque fois que nous commettons un acte, il a des répercussions susceptibles d'affecter les autres. Les écologistes se sont emparés de cette idée sous la forme de nos devoirs vis à vis des générations futures. L'ennui de ces approches est qu'elles reviennent tôt ou tard à s'en remettre au pouvoir pour toutes les décisions, et rien ne montre que le pouvoir, par essence irresponsable, prenne des décisions meilleures pour l'avenir que des individus éduqués à l'exercice de la responsabilité individuelle. En pratique, le triomphe de ce genre d'idées conduit à celui du totalitarisme.

La vraie vertu morale c'est d'abord la responsabilité de soi. Qui ne voit à quel point la société marcherait mieux si les gens se sentaient responsables d'eux-mêmes! La véritable morale consiste à supporter soi-même les conséquences de ses actes, et à ne pas imposer aux autres de porter le fardeau de ses inconséquences. Au fond, seul celui qui est responsable de soi est vraiment solidaire des autres.






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