Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats

Libéralisme et Gaullisme



Compte rendu de la soirée du 19 décembre 1998 avec François Lefebvre.

Lumières Landaises n° 31.

On ne peut pas dire que le Général de Gaulle cherchait consciemment à se comporter selon une doctrine, qu'elle soit libérale ou dirigiste. C'était un pragmatique qui avait pour objectif de refaire de la France une grande puissance industrielle, avec la participation plus systématique de tous les travailleurs. Il s'est efforcé d'y parvenir en tenant compte des réalités du moment, et notamment du rapport des forces. Ex post, il est tout de même intéressant de se demander si ce qu'il a accompli ressortissait plutôt à la logique libérale ou à la logique dirigiste. Pour répondre à cette question, nous avons plusieurs points de repères : les années 1945-1946, les années 1958-1959, la conférence de presse de février 1965 sur l'étalon-or, et la réforme proposée en 1969 dont le rejet a provoqué son départ de la scène.

La Libération

En 1945-1946, il ne fait pas de doute que de Gaulle a cherché à rétablir une économie d'entreprise, et d'entreprises soumises à la concurrence, de préférence à une économie dirigée à la soviétique, comme les communistes l'y poussaient. Plusieurs de ses discours, notamment à l'Assemblée, le montrent sans équivoque. La prise en main par l'État de certaines entreprises, était une mesure de circonstance, non doctrinale, justifiée à ses yeux par la nécessité de reconstruire rapidement une infrastructure ravagée par la guerre, de concentrer les structures de production, et d'obtenir des communistes un minimum de coopération pour éviter les mouvements sociaux qu'ils étaient en mesure de déclencher. Sans doute gardait-il des années trente le souvenir amer d'une industrie d'armement beaucoup trop dispersée, contrairement à celle des allemands, mais il y voyait surtout l'imprévoyance et l'incohérence du pouvoir politique.

Après la Libération, de Gaulle est resté trop peu de temps au pouvoir pour que l'on puisse affirmer qu'il aurait fait évoluer la France vers un régime économique de plus en plus libéral s'il était resté. Mais on a un indicateur très important de ses tendances profondes dans le choix qu'il fit en 1945 entre le plan de redressement préconisé par Mendès-France, et celui que défendait René Pleven. Les deux plans avaient pour principal objet de lutter contre une inflation galopante.

Mendès proposait un échange forcé des billets : un nouveau pour quatre anciens, le solde étant inscrit au crédit des propriétaires, sans pouvoir être utilisé avant un certain temps. En même temps les comptes seraient bloqués, chaque détenteur ne pouvant prélever sur son compte que des sommes très limitées. Les prix seraient bloqués. Un grand impôt sur le capital serait prélevé.

Pour Pleven, l'inflation était la conséquence fatale d'une économie de guerre : la production des denrées et des consommations avait été diminuée au profit des industries de guerre ou prélevée par l'occupant, alors qu'augmentait le nombre de salariés qui ne produisaient pas de biens de consommation. «Le manque de matières premières et d'équipements, le défaut d'importations, la nécessité d'employer une large part des moyens qui nous restent à des travaux urgents de reconstruction, retardent la reprise de la production. Or tout dépend de cette reprise. Des artifices brutaux ajouteraient à notre mal en enlevant aux producteurs l'envie et les moyens de se mettre à l'ouvrage... au contraire, poussons l'économie au démarrage et à l'expansion. Quant à l'excès des liquidités, épongeons les par des bons du trésor qui favorisent l'esprit d'épargne et répandent dans le public le sentiment que chacun dispose de ce qui lui appartient

«Après en avoir longuement débattu avec eux et en moi-même», dit de Gaulle dans le troisième tome de ses Mémoires de Guerre, «j'opte pour la voie progressive et je repousse le blocage.

Ce n'est point que je sois convaincu par des arguments théoriques. En économie, pas plus qu'en politique ou en stratégie, il n'existe, à mon sens, de vérité absolue. Mais il y a les circonstances. C'est l'idée que je m'en fais qui emporte ma décision. Le pays est malade et blessé. Je tiens donc pour préférable de ne pas, en ce moment, bouleverser sa subsistance et son activité, d'autant que les mois à venir vont, par la force des choses, améliorer sa condition». Voilà incontestablement un langage plus proche du "laissez-faire" que du dirigisme.

Le plan Rueff

La deuxième rencontre entre le Gaullisme et le Libéralisme aura lieu en 1958. Elle va revêtir deux aspects : l'un, qui résulte de la nouvelle constitution, est passé largement inaperçu bien que le Conseil Constitutionnel s'y soit référé au moment des nationalisations effectuées par Mitterand : la constitution de 1958 permet en effet de restituer au secteur concurrentiel des entreprises nationalisées, simplement parce qu'elle ne reprend pas les dispositions de la constitution précédente qui posait le principe d'un secteur public en amont du secteur privé. Il y avait certainement chez le général de Gaulle la vision qu'au fur et à mesure que la France s'intégrerait dans l'économie mondiale concurrentielle, il faudrait revoir le statut des entreprises publiques du secteur concurrentiel.

L'autre est la réforme fondamentale conçue par Jacques Rueff. Cette réforme fonde l'ordre économique sur la libération des prix et des échanges, la suppression des contraintes, monopoles et privilèges, l'équilibre budgétaire, et l'ordre monétaire. C'est un choix définitif en faveur de l'économie mondiale. On pourra dire que ce plan n'a pas atteint la totalité des objectifs qu'il s'était fixés. Ceci est surtout vrai du plan dit "Rueff-Armand" sur "la suppression des obstacles à l'expansion", qui s'est heurté à une résistance larvée des innombrables détenteurs de petits privilèges. Mais le plan appelé "Rueff-Pinay", parce que Pinay, alors ministre des finances, a fini par l'assumer - sous la pression du général de Gaulle et après en avoir combattu certains aspects - a été une réussite totale. Ce plan imposait :

Ce plan audacieux était loin de faire l'unanimité. Le patronat était partagé ; les syndicats étaient hostiles, ainsi que beaucoup de hauts fonctionnaires. Trois ministres, Guy Mollet, Eugène Thomas, et Max Lejeune démissionnaient. Ce plan n'aurait jamais eu la moindre chance d'être mis en application si de Gaulle, après l'avoir complètement assimilé et approuvé, ne l'avait soutenu de toute son autorité. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire les "Mémoires d'espoir", chapitre "L'économie". En voici quelques extraits :

Sur Jacques Rueff : «"Par l'envergure de son esprit et la nature de sa formation, il possède à fond le sujet. A ce théoricien consommé, à ce praticien éprouvé, rien n'échappe de ce qui concerne les finances, l'économie, la monnaie.» Suit une description précise du plan et de ses effets attendus.

Sur Antoine Pinay : «...le ministre de l'Économie et des Finances lui-même, [qui] très ému, vient me déclarer qu'il s'oppose au projet Rueff sur deux points essentiels : la dévaluation et les impôts nouveaux. "Comprenez, me dit Antoine Pinay, qu'après avoir toujours condamné ceux-ci et celle-là, je ne puisse y souscrire aujourd'hui". Tout en reconnaissant qu'il aura grand mérite à donner son consentement, j'invite instamment le ministre à s'y résoudre en considération de ce que sont ma tâche, ma responsabilité, et par suite, mon droit et mon devoir de trancher. Or j'ai choisi de donner suite, sans demi-mesures, au plan tout entier, y compris sur les sujets en cause. Devant cette haute raison, Antoine Pinay veut bien s'incliner.»

Sur sa propre implication : «Les décisions sont prises le 26 décembre, au cours d'un Conseil Interministériel long d'une dizaine d'heures auquel assistent tous les membres du Gouvernement ainsi que Jacques Rueff et de hauts fonctionnaires des Finances. En dirigeant le débat de bout en bout, je me suis engagé assez à fond sur toutes les dispositions pour que leur adoption soit inéluctable... Le 28, par les ondes, j'annonce au pays ce qui a lieu, pourquoi, comment.»

François Lefebvre confirme cette implication par un souvenir personnel. Alors qu'il était jeune chargé de mission auprès de l'Association technique de l'importation charbonnière, le Général lui avait demandé d'aller voir 18 chefs d'entreprise, qu'il considérait comme des amis personnels, pour les sonder sur le traité de Rome. Il pensait probablement pouvoir s'appuyer sur eux. Or 3 seulement approuvèrent sans réticence. 15 d'entre eux souhaitaient des clauses de sauvegarde comme préalable absolu. François Lefèvre rédigea un petit rapport. De Gaulle le lui renvoya peu après avec la mention «ils ne savent pas qu'ils sont forts, qu'ils peuvent beaucoup». Et il libéra les échanges.

L'étalon-or

En matière monétaire, tous les libéraux sont d'accord sur un point : la monnaie est une chose beaucoup trop importante pour être confiée aux États. Ils différent seulement sur les modalités pratiques de la gestion non étatique, entre la création monétaire obéissant à des critères indépendants du pouvoir (Friedmann), la banque libre (Hayek), et l'étalon-or (Rothbard, Rueff).

Le 30 octobre 1963, de Gaulle, convaincu que l'administration ne pouvait pas "réguler les grands équilibres" comme elle en avait la prétention, donne les directives suivantes au premier ministre : «Quelles que soient les charges du Trésor, nous ne pouvons pas admettre que leur financement repose en quoi que ce soit sur la création de monnaie et l'accroissement chronique de la dette flottante... Enfin le fait de soustraire aux critères et aux disciplines du marché ou de fausser par des exonérations fiscales exorbitantes les taux des emprunts contractés par l'État ne saurait durer davantage.»

En 1965, dans une conférence de presse célèbre, il prône le retour à l'étalon-or. À ce moment là, cette idée était tombée en désuétude chez la plupart des économistes, même libéraux, et il fallait donc un fantastique courage à un chef d'État pour la prôner. Beaucoup pensèrent même que c'était de l'inconscience, voire du gâtisme. Mais il savait de quoi il parlait. Son objectif était de libérer les monnaies mondiales de la tutelle des États-Unis, et même de la tutelle des États tout court. Il apparaît sur ce chapitre aussi comme un grand visionnaire, car aujourd'hui, le retour à l'étalon-or est prôné par un nombre croissant d'économistes.

La réforme avortée de 1969

Vers la fin des années soixante, le Général de Gaulle, constatant que la "centralisation multiséculaire" avait perdu sa raison d'être, fit élaborer un projet de loi référendaire créant les régions et rénovant le Sénat.

Chaque région aurait été dotée d'un Conseil Régional, composé, en nombre égal, d'une part de représentants élus par les collectivités locales, et d'autre part de conseillers régionaux représentant les intérêts économiques et sociaux. La Région se serait substituée à l'État pour la réalisation et la gestion de la quasi-totalité des équipements et services collectifs. Les relations locales entre l'économie et la puissance publique auraient ainsi échappé aux administrations centrales. Plus aucune décision concrète n'aurait pu être prises par les élus politiques indépendamment des représentants de l'économie active. Un peu comme si l'actuel Conseil Régional et le Conseil Économique et Social de la Région étaient fusionnés - avec des pouvoirs plus considérables - alors qu'aujourd'hui encore, le Conseil Économique et Social de la Région plus décoratif qu'utile, ne peut qu'émettre des avis.

Le Sénat aurait été composé, de la même manière, de sénateurs élus par les collectivités territoriales et de sénateurs élus par les socio-professionnels des régions. La réforme prévoyait que les projets de loi seraient d'abord soumis au Sénat, pour avis, avant d'être votés par l'Assemblée Nationale.

Sur le plan de la décentralisation, de Gaulle se montrait un visionnaire que Gaston Deferre, auteur des réformes ultérieures, est loin d'avoir égalé. Il montrait aussi son désir de voir l'économie entrepreneuriale entrer de plain pied dans le droit public. Malheureusement, la classe politique a concentré ses critiques sur la réforme du Sénat, aveugle à l'opportunité de décentralisation et de dialogue entre la classe politique et la société civile. Ce dialogue aurait sans doute permis de sortir la France de l'économie administrée.

Conclusion

Même la "Participation", en laquelle on a tendance à voir une mesure dirigiste, tant les gouvernements successifs en ont fait un objet de réglementation, était d'esprit libéral : c'était pour lui un contrat entre les différentes parties impliquées par l'entreprise. Le 7 juin 1968, interviewé par Michel Droit, il lui déclare : «...dès lors que les gens se mettent ensemble pour une &oelig ;uvre économique commune, apportant soit les capitaux nécessaires, soit le travail, il s'agit que tous forment ensemble une société, une société où tous auraient intérêt à son rendement et à son bon fonctionnement, et un intérêt direct.»






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