Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée de juin 1994 avec Françoise Thom.
Bulletin du Cercle Frédéric Bastiat n° 16.
L'intérêt du dîner-débat résidait dans l'exceptionnelle familiarité de l'invitée avec tous les aspects de la vie en Russie et les États associés. Françoise Thom, agrégée de Russe, docteur es Lettres, enseigne l'Histoire contemporaine à la Sorbonne. Elle a étudié et travaillé plus de quatre ans en U.R.S.S. où elle a conservé de nombreux amis. Elle prépare une thèse de doctorat d'État sur Béria, ce qui l'oblige à se rendre de temps en temps en Russie et dans les États associés pour compulser les archives du KGB. "C'est évidemment une chose que je n'aurais pas pu faire sous le régime précédent, et de ce point de vue, il y a eu un réel accroissement des libertés. Et pourtant j'ai peur aujourd'hui quand je vais en Russie, tant l'insécurité y est grande. J'ai été agressée plusieurs fois au cours de mes derniers voyages. J'ai du me résigner à apprendre les arts martiaux pour surmonter mon appréhension".
Dans son introduction, Jacques de Guenin a montré que cette expérience pratique distinguait Mme Thom d'autres soviétologues estimables, notamment notre grande académicienne, qui sont confortablement reçus par le pouvoir, et informés par lui, lorsqu'ils se rendent en Russie. « Ce qui me fait dire que Françoise Thom est bien la meilleure, a-t-il ajouté, c'est qu'elle est la seule à avoir jugé correctement Gorbatchev, comme en témoigne son livre "Le moment Gorbatchev", paru alors qu'il était encore au pouvoir. "Incidemment, a-t-il dit à la fin de son introduction, étant très féministe, je présente toujours les femmes sur leurs mérites propres, et jamais comme "la femme à Gaston", ou "la fille de Jules", mais en bon scientifique, je ne peux pas résister à la coquetterie de dire que Françoise est la fille du grand mathématicien français René Thom, auteur de "la théorie des catastrophes", et titulaire de la médaille Fields, l'équivalent du prix Nobel pour les mathématiciens. »
La Russie est aujourd'hui en plein chaos. La classe dirigeante a cru que l'économie de marché signifiait simplement la fin des contraintes auxquelles elle était encore soumise malgré ses privilèges exorbitants : difficulté d'aller à l'étranger, de se procurer les biens, les publications, ou les films occidentaux, et obligation d'une certaine discrétion dans l'étalement de ses avantages ou de ses richesses.
En réalité, l'Economie de marché est une ascèse qui ne fonctionne que s'il existe
1) des valeurs morales partagées : le respect de la personne, des biens d'autrui, et de la parole donnée
2) des institutions pour faire respecter ces valeurs : Droit accessible à tous, Justice et Police intègres.
Or 70 ans de dictature ont brisé les ressorts de la morale. Aujourd'hui c'est à qui profitera le plus de la situation. Loin de la logique du marché, qui récompense de leurs efforts les plus vaillants, les plus avisés, ceux qui savent le mieux anticiper sur les besoins de leurs semblables, on assiste à une logique de prédation, de partage du butin, et d'exploitation de la crédulité des occidentaux.
La privatisation des entreprises ne les a pas rendues rentables. Elles sont gérées comme avant, la direction comme le personnel y ayant intérêt. Elles sont donc en déficit. L'État comble le déficit pour éviter les problèmes sociaux : au besoin ce sont les directeurs eux-mêmes qui organisent les grèves pour forcer la main au pouvoir. Le résultat est une inflation galopante qui a épongé les économies de la population.
Chose extraordinaire, le nombre de fonctionnaires a doublé en trois ans !
La prétention communiste de créer un homme nouveau a en partie réussi, mais pas dans le sens où l'entendaient les communistes. 70 ans de sélection négative par la terreur et le Goulag ont favorisé l'ascension d'hommes lâches, serviles, ou stupides... et aussi de voleurs et de criminels. N'oublions pas que le Goulag, en permanence saturé, exterminait certes une partie des gens qui y entraient, mais finissait par remettre dans la société 600 000 personnes par an, et parmi eux davantage de condamnés de droit commun que de politiques.
La société russe contemporaine se compose ainsi de trois catégories de personnes :
Les seigneurs. Ceux qui détiennent un peu de pouvoir. Ce sont les anciens membres de la "nomenklatura" qui ont réussi à se recaser, la pègre, les intellectuels qui ont réussi à profiter de la manne occidentale, les fonctionnaires corrompus qui monnayent leurs services, les médecins qui vendent de la drogue, etc. Leur attitude est d'autant plus arrogante (nietzschéenne !) qu'ils étaient soumis à plus de discrétion dans le régime antérieur.
Il existe des rivalités entre les nomenklaturas régionales et sectorielles, et bien entendu des rivalités entre personnes au sein des différentes nomenklaturas. Elles se règlent parfois de manière sanglante. Aussi tous les personnages importants sont-ils armés et/ou affublés de gardes du corps.
Les débrouillards. Tous ceux qui font du petit commerce avec les biens des entreprises, de l'État, ou des produits importés, les chauffeurs de Taxi qui rançonnent leurs clients, etc.
Les perdants. Le peuple. Ceux qui ne vivent que de leur travail, et qui sont restés honnêtes par conviction, habitude, ou manque d'initiative. Les résignés. Ils sont décimés par la faim, l'alcoolisme, le manque d'hygiène ou de soins : en quelques années, l'espérance de vie est passée de 62 à 59 ans ; l'excédent des décès sur les naissances est aujourd'hui de 850 000 par an ! La nomenklatura pourra se passer d'eux tant qu'elle pourra tirer sur les occidentaux.
La fameuse convergence entre les régimes capitalistes - ou pour être plus précis entre les régimes sociaux-démocrates qui sont les nôtres - et les régimes communistes, sont donc une pure illusion, complètement démentie par les faits, mais qui échappe à ceux, nombreux, qui confondent l'observation directe des faits avec l'absorption passive de la propagande véhiculée par la classe dirigeante. Et celle-ci, en partie issue du KGB, n'a pas perdu son savoir-faire.
Compte tenu de l'importance de l'appareil d'État, des habitudes acquises, et de l'importance vitale des rapports avec l'Occident pour la nomenklatura, il n'est pas étonnant que la politique étrangère ait conservé une importance considérable. Il existe toujours deux grandes tendances, mais l'une et l'autre ont maintenant pour objectif commun de plumer le monde occidental au lieu de le détruire ou de l'annexer. En particulier en lui soutirant de l'argent pour "maintenir la paix" : un courant impérial, autarcique, qui rêve de reconstruire l'ancienne U.R.S.S., et de contrôler l'Occident par l'étalage de sa puissance ; et un courant "néo-kominternien", plus réaliste, qui cherche à exercer de l'influence par des actions diplomatiques plus subtiles. Par exemple en essayant de transformer l'OTAN en une sorte de filiale de la C.S.C.E. (Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe).
En conclusion, l'ensemble des États issus de l'U.R.S.S. nous offre le spectacle tragique d'un peuple épuisé, malade, et alcoolique, exploité par des nouveaux riches formés par le Goulag ou le KGB, et imbus d'idéologie nietzschéenne. C'est un modèle inquiétant, sans équivalent dans l'Histoire, et dont personne ne peut prédire où il va. Françoise Thom elle-même, pourtant si lucide dans ses pronostics antérieurs, se sent aujourd'hui désemparée. Sans doute les ravages exercés par 70 ans de totalitarisme marxiste-léniniste-stalinien ont-ils moins affectés certains des anciens satellites comme la Pologne, la Hongrie, ou la Tchécoslovaquie, puisque ces pays semblent opérer une authentique transition vers un semblant d'économie de marché. Mais le sort de la Russie est désespéré.
À la fois déconcertés par le pessimisme de ces analyses, et fascinés par l'aisance de Françoise Thom et l'étendue de ses connaissances, les participants au dîner-débat lui ont posé des questions jusqu'à épuisement de l'oratrice et de l'auditoire. Voici un résumé des principales questions et des réponses.
Q. La situation actuelle ne va-t-elle pas engendrer une révolution ?
R. Non, tant que les gagnants s'entendront entre eux, ou compromettront plutôt que de s'entre-tuer. Le peuple est résigné.
Q. Est-ce que la révolution ne pourrait pas venir de l'armée ?
R. Peu probable. Les dirigeants de l'armée sont aussi pourris que le reste de la classe dirigeante. Par ailleurs, il y a belle lurette que l'Armée Rouge n'est plus l'armée du peuple : les officiers ne contrôlent pas la formation des recrues. Les sous-officiers laissent faire les plus sadiques des anciens lors des bizutages des "bleus". Le résultat est que les sévices font autant de morts chaque année (7000 !) que n'en faisait la guerre d'Afghanistan. On sait cela grâce aux associations de mères de soldats disparus, les mères étant, ici comme ailleurs le dernier rempart de la morale et du courage.
Q. La réduction des effectifs militaires ne va-t-elle pas cependant rendre disponibles un certain nombre de révolutionnaires en puissance ?
R. Beaucoup d'anciens militaires ont grossi les rangs des innombrables milices personnelles, privées ou officielles. Il semblerait que si l'on tient compte de ces milices, le nombre total d'hommes armés n'ait pas vraiment décru.
Q. Pourquoi mélangeait-on les politiques et les truands dans les goulags ?
R. D'abord parce qu'à l'origine la distinction n'était pas si claire. Beaucoup de bolcheviks avaient été des truands avant de se refaire une virginité dans la politique. Staline lui-même avait braqué des banques dans sa jeunesse. Ensuite, c'est un trait constant des régimes totalitaires que d'utiliser les prisonniers de droit commun pour mater les autres. Voir les trop célèbres "kapos" dans les camps de concentration hitlériens.
Q. Est-ce qu'il n'existe pas des gens décents ayant conservé un minimum de moralité dans la classe dirigeante ?
R. Pas en nombre suffisant pour faire école ou acquérir un quantum significatif de pouvoir. S'il en existe, ils ne sont pas organisés et leur sort est précaire.
Q. Et parmi ceux que vous avez appelé les "débrouillards" ?
R. Pour se débrouiller dans un tel régime, il faut accepter quelques compromis. Ainsi une de mes amies survit en traduisant pour un truand des cassettes importées.
Q. L'église joue-t-elle un rôle positif ?
R. Pas pour le moment. D'abord parce qu'elle avait été démantelée et infiltrée par le KGB. Ensuite parce qu'il s'agit de l'église orthodoxe, pour l'instant assez hostile à l'occident.
Q. Que donne la réforme agraire ?
R. Elle est très mal partie. Les paysans aussi sont victimes de la sélection négative opérée par le système, et on ne peut guère leur en vouloir d'être devenus cyniques. Staline a commencé par en faire mourir une trentaine de millions pour les mettre au pas. Devant l'échec total de la collectivisation des terres, et la famine qui en a résulté dans les villes, il a été contraint, la rage au cœur, de concéder des lopins individuels aux ouvriers des kolkhozes. Mais il les a écrasés d'impôts sur leurs lopins. Khrouhtchev a diminué la surface des lopins autorisés. Les paysans se sont adaptés à ce système mixte : les lopins leur donnaient de quoi manger ce qu'ils voulaient, plus un petit bénéfice ; le kolkhoze leur donnait un salaire de survie, et la possibilité de voler outils, engrais, etc. Le paysan ne souhaite donc pas la disparition des kolkhozes.
Q. Quelle est l'influence de Soljénitsyne ?
R. Elle est faible. Soljénitsyne est une figure respectée, mais il ne dispose pas d'un appareil ou d'un suivi populaire suffisant pour pouvoir influencer le pouvoir.
Q. Quelles sont les chances de Gorbatchev ?
R. Nulles. Gorbatchev a cru que l'on pouvait avoir l'économie de marché sans renoncer aux institutions communistes, et il n'a donc pas effectué les changements institutionnels préliminaires absolument nécessaires à l'établissement d'une société libre. D'autre part c'est un velléitaire qui n'avait pas la force de caractère nécessaire pour conserver le pouvoir dans les circonstances actuelles. (Note du rédacteur : les circonstances et les raisons de la chute de Gorbatchev sont très clairement décrites dans le dernier livre de Françoise Thom : "Les fins du communisme".)
Q. Que vaut Elstine ?
R. Elstine est un réaliste et un opportuniste qui se maintient au pouvoir en naviguant au mieux au milieu des écueils. Même si on veut le créditer d'une certaine moralité et d'un certain caractère, il ne dispose pas d'un groupe de fidèles suffisamment important et structuré pour pouvoir changer le cours des choses.
Retour sur la liste des dîners-débats
ou sur la section francophone de www.bastiat.net