Cercle Frédéric Bastiat - Les dîners-débats
Compte rendu de la soirée du 18 décembre 1993 avec Hubert Monteilhet.
Bulletin du Cercle Frédéric Bastiat n° 14.
La venue d'Hubert Monteilhet, comme orateur, au Cercle Frédéric Bastiat, est un événement qui nous interpelle à plus d'un titre. Il mérite que nous nous arrêtions un instant pour faire le point sur ce que nous sommes. Dès ses premiers mots, Hubert Monteilhet a placé sa conférence sous le signe de la liberté :
«Je placerai cet entretien sous le signe de la liberté, un arbre dont les racines sont toujours savoureuses, et les fruits trop souvent empoisonnés. Mais en dépit des abus et des caricatures qu'on en fait, des libéraux qui déclenchent les révolutions par bêtise, des libertaires qui les poursuivent dans le sang, des libertins qui les terminent dans le vice, elles n'en demeure pas moins, cette liberté, l'impérative condition de toute morale efficace, de toute responsabilité formatrice, de tout rapport mutuellement satisfaisant, spirituel - et accessoirement économique - avec autrui. Dès que la liberté disparaît devant des illusions déterministes qui font de l'homme un animal supérieur, le serpent est dans la pomme d'un nouveau péché originel.»
Pourtant, il ne nous l'envoie pas dire, Hubert Monteilhet n'est pas un libéral. Or, bien que nous n'utilisions nous-mêmes ce mot ni dans la plaquette qui nous définit, ni dans sa lettre d'accompagnement, la presse et la radio locales nous désignent régulièrement comme un cercle libéral. Le sommes nous donc ?
Les dictionnaires donnent trois sens à ce mot (sans compter le sens particulier attaché à "profession libérale") :
1. Qui aime donner ; généreux.
2. Qui accepte que les autres aient une opinion différente de la sienne ; tolérant, large d'esprit.
3. Favorable aux libertés individuelles.
Il me semble que chacune de ces trois définitions convient parfaitement à notre cercle. Ce n'est donc pas moi qui démentirai "Sud-Ouest" lorsqu'il qualifie notre cercle de libéral.
Voyons maintenant comment se situe Hubert Monteilhet par rapport à ces trois définitions. Il ne renierait pas la première, si l'on en juge par ce passage de son exposé :
«Nous avons tendance à confondre l'Esprit, par opposition à la matière avec le vide ou le néant. Alors que l'Esprit, de toute évidence, est la seule réalité qui compte. Lorsque vous aimez quelqu'un, en quoi une quelconque matière peut-elle expliquer ce phénomène particulier à Dieu et aux hommes ? Et lorsque l'amour pousse la volonté jusqu'au sacrifice de soi - jusqu'à la conférence gratuite ! - comment la matière, si c'est elle qui gouvernait sans partage, pourrait-elle travailler contre elle-même ?»
En passant, rendons à Hubert Monteilhet cet hommage qu'il s'est donné la peine, par égard pour nous, d'écrire entièrement la magistrale synthèse de la première partie de son livre "Ce que je crois et pourquoi", avant de nous la délivrer.
Que la seconde définition lui soit applicable est démontré par sa présence occasionnelle à nos dîners. Il est vrai que cette présence est aussi un hommage à la qualité de nos débats. Pourtant Hubert Monteilhet n'est pas un tiède. Il nous a dit dans sa conférence :
«Le doute est l'alibi des faibles, qui ne garantit pas même leur sauvegarde. Les convaincus - à quelque paroisse qu'ils appartiennent - imposent toujours leur loi aux indécis, lesquels, en temps de trouble, attrapent des coups de tous les côtés sans autre consolation que de mourir couchés au lieu de mourir debout.»
Sur la troisième définition, on peut supposer, en relisant son introduction rappelée plus haut, qu'Hubert Monteilhet et notre cercle ont les mêmes "racines", celles de la liberté. Citons le encore :
«Or le cerveau est le cœur d'une liberté qui est comme la respiration de l'univers, c'est Dieu, un Dieu libre, qui aurait pris librement, gratuitement, la décision de créer l'homme à sa ressemblance, et de lui accorder par surcroît un honneur vertigineux ... la liberté de bien ou de mal faire, de travailler au bonheur ou au malheur de soi et des autres. Toute l'extraordinaire dignité de l'homme est là, qui n'est pas une marionnette réglée par les réflexes conditionnés de Pavlov, mais un être susceptible de choix cruciaux, bons ou mauvais, dans les limites que les circonstances déterminent.»
et encore :
«De même, paternité ou maternité terrestres atteignent leur point culminant lorsque l'enfant est enfin laissé libre de voler de ses propres ailes, pour le meilleur et pour le pire, et le même soir de Noël, avec la même boite d'allumettes, d'allumer un cierge, ou de mettre le feu à la crèche.»
Pourquoi, alors, M. Monteilhet critique-t-il les libéraux ? À vrai dire, il critique surtout le "capitalisme sauvage", qu'il voit comme une conséquence du libéralisme économique. Les vrais libéraux, eux, le voient comme une déviation, et non comme une conséquence. Les lignes qui suivent montrent que les positions respectives ne sont pas si éloignées :
«La philosophie libérale part de l'individu, créature unique que Dieu a voulu à son image, et considère que toute société ne devrait être qu'une libre association d'individus, n'ayant d'autres pouvoirs que ceux que les individus acceptent de lui déléguer. Ces individus ont des droits "naturels" imprescriptibles, qui sont la liberté et la propriété, la logique de la liberté impliquant la responsabilité. Les gouvernements tiennent leurs pouvoirs des individus, et ont pour objet de faire respecter les droits individuels.
En économie, le libéralisme implique logiquement la propriété privée des moyens de production et d'échange, c'est-à-dire le capitalisme. Mais le libéral sait bien que si le gouvernement ne fait pas respecter les droits du faible, le fort s'enrichira sur son dos par la coercition, et le malin en faisant voter des lois à son profit : c'est le "capitalisme sauvage". C'est pourquoi le libéral, bien que farouche partisan de la liberté économique, attache encore plus d'importance à la protection des droits individuels.»
Frédéric Bastiat a écrit sur ce thème des lignes immortelles que l'on trouvera à la fin de ce bulletin.
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Hubert Monteilhet a commencé par liquider en quelques phrases dévastatrices quelques unes des métaphysiques qui ont essayé de répondre à la question de l'existence de Dieu : le scepticisme, le panthéisme, le dualisme, et l'athéisme. Puisqu'il a fait l'effort d'écrire son texte, qu'il a eu l'amabilité de me le prêter, et que son style est si savoureux, je ne résiste pas au plaisir de multiplier les citations, quitte à déséquilibrer ce compte rendu au détriment de sa partie scientifique, pourtant la plus importante, que je me contenterai de résumer plus loin. Après tout, le lecteur qui resterait sur sa faim pourra toujours se procurer le livre, ou l'emprunter au cercle.
«On retrouve de nos jours des traces de panthéisme en Occident chez ceux qui papouillent leur chien en espérant le retrouver de l'autre côté, avec sa petite âme fidèle. Ces imaginations sont du niveau de Brigitte Bardot, qui ferait bien de s'intéresser à l'extermination des chevreuils en surnombre.»
...
«Dans l'athéisme individualiste, serpent de mer dont la plus récente version est l'existentialisme nauséeux de M. Sartre, l'homme se fait Dieu et se campe au centre du monde, orgueilleux de sa solitude, et inattentif à tout ce qui n'est pas son nombril. Il a donc en charge le lancinant souci de réinventer pour son propre usage une morale qui lui convienne, et comme - n'est pas Dieu qui veut ! - sa liberté l'écrase, tel un client égaré auquel on proposerait dans un fast food 800 espèces de sandwiches, il ne sait où donner de la tête et du sexe. Sans cesse dépassé par les événements, ballotté entre un égoïsme naturel et des engagements capricieux où sa précieuse liberté se disperse, il ne fera jamais qu'un moraliste d'occasion. Seul Dieu, en effet, donne un sens et une saveur à notre liberté.
L'athéisme social, lui, prend toute sa fâcheuse dimension avec le matérialisme marxiste, qui se présente comme une mentalité religieuse fanatique et dévoyée. L'ancien séminariste Staline, ce Grand Inquisiteur qui avait oublié son catéchisme, en est le plus hideux et le plus extravagant produit. L'illusion fondamentale du marxisme est de postuler - comme Rousseau - que la nature humaine est foncièrement bonne, et qu'en réformant la société, on réformera automatiquement les mœurs. Mais si c'est la société qui sécrète la morale comme un pipi, toute référence étant coupée avec le Ciel, l'homme ne respectera cette morale indéfiniment subalterne et remise en question que s'il y trouve un intérêt immédiat. Et il la respectera d'autant moins que si elle a la prétention de légiférer, tant bien que mal, pour de grand ensembles, elle sera jour après jour impuissante par nature à régler le détail de la vie privée, domaine où les lacunes du système sont sans remèdes. En un mot, la grande faiblesse de Marx, qui sacrifie l'individu au troupeau, est que le prolétaire ne sait jamais s'il a le droit de se masturber ou non, et une telle indétermination mine le moral des plus délicats dans les paradis de la Nomenclature, comme dans l'enfer du Goulag. Seul un Dieu est capable de répondre avec pertinence à ce sujet.»
«En fait, une société ne peut se réformer que si chacun se réforme d'abord lui-même, par un effort laborieux et personnel, toute vertu particulière faisant peu à peu tache d'huile dans un monde de crimes et de folies.»
Après cette démolition liminaire, Hubert Monteilhet a consacré le reste de sa conférence à ce qui en justifiait le titre : la question de l'existence du Dieu créateur, judéo-chrétien ou musulman.
«Que ce Dieu soit historiquement lié à des phénomènes religieux n'interdit nullement de le considérer de façon rationnelle, les révélations originales apportées par Moïse, Jésus-Christ ou Mahomet étant au contraire du domaine de la foi, qui exige une approche différente. Dieu se discute, la foi se propose.»
Hubert Monteilhet s'est livré à l'inventaire des arguments classiques pour ou contre l'existence de Dieu. Après avoir balayé la preuve dite ontologique (l'idée de perfection chez une créature immanente et imparfaite - l'homme - suppose l'existence d'un être transcendant et parfait), il s'est penché sur les autres questions indéfiniment débattues par les philosophes.
Comment concevoir un Dieu créateur avant la création ?
La physique contemporaine a fait perdre de sa portée à cet argument. Le temps et l'espace sont en effet liés à l'existence de forces et de particules. Un Dieu créateur a donc pu engendrer le temps et l'espace en même temps que la matière. Les termes "avant" et "après" ne le concernent point, comme il le dit à Moïse : "je suis celui qui suis" - c'est-à-dire l'éternel présent, par rapport à tout ce qui se passe.
Pourquoiun Dieu transcendant et parfait aurait-il créé de l'immanent et de l'imparfait ?
Pour les croyants, la réponse à cette question tient dans l'immortalité de l'âme. Transcendance et perfection sont pour nous des valeurs à conquérir. «Dieu est libre par nature, nous sommes libres afin de faire valoir le meilleur de ce que nous portons en nous.»
Si Dieu est un pur esprit, comment peut-il créer de la matière et avoir la moindre action sur elle ?
La réponse à cette question se trouve dans la citation déjà donnée ci-haut.
La matière est éternelle. Elle est réglée par des lois immuables et se suffit à elle même.
Cette "démonstration" a été particulièrement bien formulée par Laplace. Mais la cosmologie contemporaine lui apporte un démenti total. Tous les physiciens et tous les astronomes acceptent aujourd'hui la théorie du "big bang", qui peut se résumer ainsi : il y a une quinzaine de milliards d'années, s'est produite une extraordinaire libération d'énergie et de particules élémentaires à partir de rien. L'espace n'existe qu'à partir de cet instant. Sa température s'exprime en milliards de milliards de degrés. Initialement ponctuel, il s'accroît à une vitesse proche de celle de la lumière, tout en se refroidissant. Énergie et particules se combinent pour former des ions, puis des atomes, puis des molécules, puis des galaxies, des étoiles, et enfin des planètes.
Selon l'hypothèse la plus couramment admise aujourd'hui, cette expansion se poursuivra indéfiniment, quoique à une vitesse décroissante, entraînant la dilution progressive de l'énergie.
Le hasard et les lois de la physique suffisent à expliquer la formation de molécules de plus en plus complexes, puis de la cellule vivante, des organismes élémentaires, des êtres vivants, et enfin de l'homme.
C'est la théorie de l'évolution. On a d'abord pensé que cette évolution avait eu le temps pour elle, puisque notre terre est vieille de 4,5 milliards d'années. Mais compte tenu du nombre de combinaisons d'événements favorables qu'il aurait fallu pour passer de la molécule à l'animal évolué, cette durée apparaît au contraire dérisoirement courte.
«Pour que l'évolution fonctionne, il ne suffit pas d'une foule de mutations heureuses sans aucun précédent observable, il faudrait encore qu'elles eussent été précisément orientées et synchronisées dans un temps record. Par exemple, afin qu'apparaisse l'œil qui empêchait Darwin de dormir, de multiples mutations synchrones sont nécessaires, chacune n'ayant aucun intérêt en l'absence des autres.»
Nous conclurons cet examen par une dernière citation :
«La traditionnelle et prétendue opposition entre Dieu et la Science a été totalement dépassée par la marche accélérée des connaissances scientifiques. Pour Laplace, Dieu semblait condamné par l'ordre immuable du monde. Pour nos contemporains, mieux informés, Dieu est au contraire fortement suggéré par la naissance, l'évolution, et la mort d'un univers où les atomes de jadis se sont eux-mêmes dispersés, depuis Heisenberg, en particules probables, comme si la liberté était venue les effleurer de son aile divine. Pour les sectateurs de Darwin, c'est l'évolution des êtres vivants qui offrait d'autre part un argument contre Dieu, et l'on voit à présent pourquoi cette même évolution - si tant est que cette hypothèse soit un jour vérifiée - ne saurait se comprendre sans recourir à un anti-hasard organisateur, que certains nomment providence.
Les traces de Dieu, au Ciel comme sur la terre, sont plus visibles que jamais, et ceux qui refusent de les considérer me font penser à ce délicieux dessin humoristique où se détache, au sein d'un vaste désert, l'empreinte d'un pied gigantesque. Au milieu de cette empreinte, une caravane de scientifiques a fait halte, et l'un d'eux déclare : "Nous avons perdu sa trace, il faut renoncer..."»
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